
Ce 23 septembre dernier, une annonce sobre est venu s’incruster dans la l’actualité pourtant si brulante du sprint final de la saison régulière. Après 9 ans au club, Christian Yelich vient d’être nommé capitaine des Brewers, une première dans l’histoire de la franchise du Wisconsin. De quoi faire vibrer la corde sensible des fans de baseball. Car oui, nommer un capitaine, dans ce sport, n’est pas un geste anodin. C’est un acte hautement symbolique, presque d’un autre temps, et qui tranche avec la gestion moderne d’un vestiaire. Ils ne sont qu’une poignée à avoir eu le privilège de porter cet écusson et on n’en compte que 3 actuellement.
Alors pourquoi le baseball, sport le plus traditionnel d’Amérique du Nord, est-il paradoxalement celui qui accorde le moins de place à cette fonction mythique ?
Aux origines du titre « Capitaine »
Il faut repartir aux origines du baseball afin d’y voir un peu plus clair sur cette fonction de capitaine. Nous sommes au milieu du XIXe siècle, et le baseball américain tente de s’organiser autour des Knickerbocker de New-York, la première équipe officielle de son histoire. Et pour fixer des règles, on en importe quelques une du modèle d’un sport tout aussi ancien, le cricket anglais. Parmi elle, le rôle de capitaine. Dans le sport british, le capitaine y a un rôle central, il dirige l’équipe sur le terrain, décide des placements, gère les rotations et représente son club devant les instances. Il a un rôle central, opérationnel. C’est donc tout naturellement que les premiers clubs de baseball américains se calquent sur cette organisation, surtout dans un sport qui est en train de se structurer. Le capitaine est alors souvent le fondateur du club, son meilleur joueur ou alors son organisateur.

Avec l’apparition de la National League en 1876, le baseball se professionnalisme, mais le rôle du capitaine demeure. Des joueurs comme Harry Wright, Al Spalding ou encore Cap Anson, dont le surnom vient directement de ce titre, sont des pionniers et vont devenir des légendes. Ils cumulent même parfois le rôle de capitaine/manager, preuve de l’ancrage et du prestige de ce rôle.
Cependant au tournant du XXe siècle, le baseball entame un tournant en se spécialisant. Les propriétaires des franchises, veulent des managers professionnels qui ne sont pas directement liés aux joueurs. Les coachs deviennent alors responsables des tactiques, de la gestion du vestiaire, de la relation avec les arbitres et de la presse. Toutes ces prérogatives qui étaient alors l’apanage du capitaine, et le poste perd peu à peu de son importance et de son prestige. Au fur et à mesure, ils ne deviennent plus que des relais du manager sur le terrain, un symbole voir même seulement un titre honorifique accordé à un joueur respecté par ses pairs.
Pourquoi le baseball n’a pas besoin de capitaine ?
C’est très simple cela tient des règles officielles du sport. Au hockey par exemple, seul le capitaine peut discuter avec les officiels. En football américain, les capitaines participent au tirage au sort. Dans ces sports, le rôle de capitaine à une fonction officiellement codifiée. En Baseball, il n’en est rien, aucune fonction officielle pour ce rôle. En effet, le dialogue avec les arbitres est assuré par les coachs, avec plus ou moins de véhémence, ou par n’importe quel autre joueur au batôn ou en défense. Le rôle est donc purement officieux.
Autre explication, le baseball est l’un des seuls sports qui n’évolue pas en continu, il se joue avec une succession de séquences isolées : un lancer, une frappe ou une course. Entre chaque action, le jeu s’arrête avec des joueurs éparpillés aux quatre coins du terrain. Au contraire du Football, du basket ou d’autres sports, où un leader peut constamment orienter ses coéquipiers et avoir un impact sur le flux continu d’une rencontre. Le baseball voit donc le leardship se diffuser entre différents joueurs. Que ce soit le lanceur, le receveur, où le joueur impliqué dans l’action. Le capitaine en tant que telle n’apporte aucune valeur ajoutée.
Enfin, le baseball a institutionnalisé le manager comme le leader incontesté de son équipe. C’est celui qui décide de tout. Les compositions d’équipe, les remplacements ou encore des stratégies. Il apporte les lineups aux arbitres, tout en étant le relai avec les hommes en noir. Il gère également le vestiaire, les égos et les éventuels conflits. Que des rôles que pourraient remplir un capitaine. Dans cette organisation, ce dernier pourrait donc venir « saper » le travail du manager et ferait sans doute double emploi. C’est d’ailleurs ce qu’avait déclaré Steve Cohen, propriétaire des Mets : « un vestiaire est un espace qui doit se réguler de lui-même » et que sous sa gouvernance il n’y aurait jamais de capitaine au sein de la franchise du Queen’s. Nommer un capitaine, c’est introduire une hiérarchie parallèle et donc potentiellement créer une confusion dans l’équilibre, toujours aussi si précaire, d’une équipe.
Les raisons de la quasi disparition de ce rôle …
Le baseball moderne se base sur un leadership collectif. Les équipes préfèrent avoir un vestiaire fort composé d’un groupe de leader, c’est à dire un noyau de vétérans respectés, plutôt qu’à un capitaine unique. Cette approche est lié à notre époque où des jeunes joueurs acceptent moins facilement l’autorité imposée par une figure unique. Alors qu’une « pression » d’un groupe est plus facilement acceptable. En effet, nommer un capitaine, c’est hiérarchiser un vestiaire qui, par nature, est censé être égalitaire. Ce sont tous des joueurs professionnels, avec des contrats juteux et des égos affirmés. Imposer à un vétéran d’une dizaine d’année, un capitaine, c’est prendre le risque de créer des tensions. C’est pourquoi une franchise aussi mythiques que les Yankees a longtemps hésiter avec de décerner ce titre à Aaron Judge en 2023. Presque 10 ans après la retraire de Derek jeter (2014).

On peut aussi évoquer le fait que le baseball est entré dans une nouvelle phase de son évolution. Désormais, un club se base sur les analytics pour prendre la majorité de ces décisions. Dorénavant, c’est dans les bureaux que se gèrent une franchise. Des statisticiens et analystes apportent des réponses opérationnels pour le terrain et en dehors, réduisant déjà l’impact d’un manager. Alors celui d’un capitaine … dont la figure apparait de plus en plus comme symbolique, voir d’un vestige d’un temps passé.
… et de sa survie
Et si justement cette rareté ne rendait pas encore plus beau ce rôle de capitaine ? Ainsi les Yankees sont l’exception qui confirme la règle. Chez eux, le capitanat prend tout son rôle symbolique dans une franchise qui l’est tout autant. C’est un bien précieux qui est attribué à de très rare occasion pour des joueurs d’exception. On compte 16 capitaine dans l’histoire des Yankees avec plus ou moins de longévité. Quand je me suis lancé dans cet article, j’ai tout de suite pensé à Lou Gehrig, « The Iron Horse », capitaine entre 1935 et 1939. On peut le dire qu’il est l’incarnation du poste de capitaine dans le baseball et qu’il lui a aussi donné cette dimension si symbolique. Il y a aussi Thurman Munson, qui a été capitaine entre 1976 et 1979, date de sa mort dans un tragique accident d’avion. Enfin que dire de Derek Jeter qui a incarné avec classe et dignité ce rôle durant 11 ans. Il est aussi celui qui a remis au gout du jour cette fonction. Puisque désormais, il y a trois équipes qui possèdent un capitaine.

Les Royals, ont fait de Salvador Perez leur capitaine en 2021. Il faut dire que le receveur s’est élevé au rang de légende de la franchise et de ce poste. Champion en 2015, il incarne la longévité avec 15 ans de carrière au plus haut niveau mais aussi la fidélité. Lui qui aurait pu partir après les déboires sportifs de son équipe. Son leadership est incontestable et il est le parfait lien entre les jeunes joueurs, le staff et même de l’histoire de sa franchise.
Enfin tout récemment c’est au tour des Brewers d’annoncer la nomination d’un capitaine. Au cœur d’une saison historique (record de victoire en saison régulière, Jacob Misiorowski stratosphérique et futur Cy etc…), la franchise a décidé de faire de Christian Yelich, le premier capitaine de son histoire. Il a la particularité de ne pas avoir été drafté par sa franchise actuelle, mais de part son vécu, sa longévité et son impact sur la franchise, il possède tout les attraits du capitaine symbolique. C’est un joueur qui a traversé de nombreuses épreuves, mais qui est toujours revenu pour se battre pour Milwaukee. Il incarne la franchise, c’est donc tout naturellement qu’il pourra désormais arborer officiellement ce rôle de capitaine.
Si on doit définir le rôle du capitaine, à notre époque, autant se référer à celui qui l’a le mieux incarner de notre vivant : Derek Jeter. Il ne se voyait pas comme un leader, mais comme un exemple. Il arrivait tôt, partait tard, travailler dur et respectait tout le monde. Son leadership était silencieux, fondé sur les actions plutôt que la parole. Car au niveau sportif, il n’était pas le meilleur de son équipe, mais il donnait toujours son maximum. Jeter a d’ailleurs longtemps hésité avant d’accepter, conscient du poids symbolique.
D’autres franchises ont aussi eu des capitaines mythiques, on peut penser évidemment aux Red Sox de Boston avec des joueurs comme le regretté Jason Varitek (2005 et 2011) ou encore la légende Carl Yastrzemski (de 1969 à 1983). Je pense également à Stan Musial avec les Saint-Louis Cardinals
Ce qui est rare est précieux
Pour terminer, on peut dire que le capitanat en baseball est devenu un symbole précieux. Dans un sport qui perd de plus en plus ses traditions, ce rôle va à contre courant et nous rappelle aux émotions qu’il nous procure.
Dans une MLB où tout doit régit par les données, l’optimisation, il reste un titre qui ne sert …. à rien. Sinon à honorer des valeurs et offrir un symbole aux supporters. La récente nomination de Christian Yelich chez les Brewers rappelle que certaines franchises, même récente, éprouvent encore le besoin de désigner un capitaine. Non pas dans une optique fonctionnelle mais parce que cela représente quelque chose, nous raconte une histoire. Celle d’un joueur particulier, d’une fonction particulière et de sa franchise et de ce qu’elle veut incarner, représenter. En nommant Yelich, un joueur au parcours cabossé mais exemplaire, les Brewers veulent montrer : voici qui nous sommes et voilà notre représentant. On peut en dire de même pour Salvador Perez ou Aaron Judge, qui sont du même moule que Yelich. Trois joueurs, trois hommes, trois franchises mais une même certitude, tant qu’il y aura des joueurs pour incarner plus que ce sport, le capitanat en MLB ne sera jamais mort. Et avec lui la MLB aussi.
