MONEYBALL 3.0 ou l’art de gagner (enfin !) les Worldseries

Si vous avez lu le livre de Michael Lewis ou vu le film Moneyball (Le Stratège en français), avec Brad Pitt, vous connaissez déjà l’histoire. Si ce n’est pas encore fait, on vous le conseille vivement. Au début des années 2000, lassés de voir leurs meilleurs éléments partir signer de juteux contrats à New York ou Boston, les Oakland Athletics se tournent vers les statistiques avancées. À l’époque, la MLB accorde par exemple beaucoup d’importance à la moyenne au bâton (AVG) et pas assez à la présence sur les buts (OBP). En repérant des joueurs que les autres équipes sous-estiment, chez les concurrents comme sur le marché des agents libres, les A’s parviennent à rivaliser avec des franchises bien plus riches. C’est ce qui définit le Moneyball 1.0.

le moneyball 3.0 vu par l’IA…

La méthode ne reste pas longtemps l’apanage d’Oakland. Bill James, théoricien et père fondateur de cette approche statistique, la sabermétrié, rejoint notamment les Red Sox. Et l’équipe glamour de Boston devient sacrée en 2004, après 86 ans d’attente, en s’appuyant notamment sur la sabermétrie. Les Cardinals développent eux aussi leur propre culture analytique et remportent deux titres, en 2006 et 2011. Comme presque toutes les franchises, les Yankees, les Dodgers et les Mets créent à leur tour leurs propres équipes d’analystes parfois issues des meilleures universités américaines. Chaque équipe dispose alors de son Peter Brand ! La différence se joue dans la manière de les utiliser et dans les décisions qui en découlent.

Jonah Hill (Peter Brand) et Brad Pitt (Billy Beane) dans MoneyBall

Et puis le Moneyball a évolué, basculant dans l’ère du Moneyball 2.0. Après la première révolution statistique des Athletics, les Houston Astros contribuent à faire émerger une nouvelle approche. L’équipe texane utilise systématiquement les technologies de mesure pour analyser les gestes des joueurs et améliorer leurs techniques de lancer et de frappe grâce à la biomécanique. La franchise, double championne en 2017 et 2022, va même jusqu’à faire appel à des analystes de la NASA !

Prenez Charlie Morton, arrivé à Houston à 33 ans en 2017, après une saison écourtée par une blessure. Alors qu’il avait envisagé de raccrocher les spikes, Houston lui offre un contrat de deux ans pour 14 millions de dollars à sa grande surprise. Les Astros avaient étudié sa mécanique et l’ont aidé à mieux utiliser ses lancers, notamment sa balle courbe et sa sinker. Le résultat est spectaculaire : Morton devient All-Star à plusieurs reprises, remporte les World Series en 2017 puis en 2021 avec Atlanta et terminera même troisième du vote pour le Cy Young en 2019 sous le maillot des Rays… derrière deux Astros : Gerrit Cole et le vainqueur, Justin Verlander.

Charlie Morton a ressuscité à Houston grâce à la sabermétrie

Ces méthodes se sont, comme pour le moneyball 1.0, depuis largement répandues. Beaucoup d’assistants GM des franchises ayant adopté le Moneyball 2.0 sont devenus GM à leur tour, parfois dans d’autres organisations. C’est notamment le cas de Mike Elias, passé de Houston à Baltimore pour ne citer que lui. Et les grandes franchises ont, elles aussi, investi dans des outils d’analyse biomécanique et dans des analystes spécialisés. L’avantage ne se trouve donc plus seulement dans la capacité à repérer une statistique négligée ou un joueur mal évalué, mais à trouver LE joueur chez qui, par exemple, améliorer le spin rate de sa balle rapide ou modifier le placement de son pied peut tout changer.

Alors, comment les Rays de Tampa Bay, les Brewers de Milwaukee ou encore les Guardians de Cleveland parviennent-ils à se mêler aussi régulièrement à la lutte pour les playoffs avec trois des payrolls les plus faibles ?

La réponse, c’est le Moneyball 3.0. Même si cette expression ne fait pas encore l’objet d’une définition précise, elle désigne généralement une nouvelle étape dans l’exploitation des données et des technologies, qui permettent désormais d’analyser les mouvements des joueurs dans leurs moindres détails. D’autres retiennent une conception plus large, qui intègre le management en cours de rencontre, mais aussi et surtout la gestion « RH » de l’effectif. L’objectif : obtenir le maximum de performances individuelles et collectives malgré des moyens financiers limités

Une franchise à petit marché va repérer un jeune talent (comme les Athletics en 2001 ou les Guardians en 2026), le faire progresser et profiter de ses meilleures années. Mais elle doit aussi savoir quand son salaire risque de devenir trop élevé et à quel moment il devient préférable de l’échanger. Dans certaines équipes, l’année du trade est presque connue à l’avance, parfois même avant que le joueur ne foule les premiers terrains de MLB ! C’est aussi signer le vétéran sans contrat chez qui réparer une faille dans sa mécanique ou détecter un lancer sous-utilisé va permettre de le rendre le plus efficace possible.

Il faut donc accepter de se séparer de son joueur, formé au sein de la franchise ou signé en tant qu’agent libre pour récupérer, en échange, d’autres joueurs qui permettront de reconstruire la suite, de maintenir les résultats ou de les améliorer. Dans ces franchises, on ne s’attache pas à un joueur : les longues carrières de plusieurs années, voire décennies, sous le même maillot. C’est de l’histoire ancienne.

Cette ingénierie d’effectif s’oppose radicalement à celle de clubs comme les Yankees. Ces derniers, qui peuvent se reposer sur leur puissance financière, procèdent parfois à un empilement de joueurs ou de stars dans leur effectif, sans toujours privilégier la même volonté d’optimisation que les spécialistes du moneyball.

On en a eu la preuve encore cet été. Les Yankees n’ont pas cherché à améliorer leur OBP (24e de la MLB) ou même leur AVG (26e), ils ont cherché des noms de joueurs : Heliot Ramos (.198 AVG, .304 OBP…) ou bien Luis Garcia Jr (.306 OBP), deux joueurs reconnus et appréciés, mais dont leurs apports statistiques ne représentaient pas nécessairement une amélioration par rapport aux besoins offensifs de l’équipe.
Cela ne signifie pas que les grandes franchises ne font pas de Moneyball : cette philosophie n’est pas aussi aboutie ni aussi poussée que dans d’autres franchises. Mais ces clubs disposent simplement de moyens financiers qui leur permettent de prendre davantage de risques et de corriger plus facilement certaines erreurs… en recrutant, encore.

Faire mieux avec moins : le défi des petites franchises

Les Dodgers, autre mastodonte de la MLB, pratiquent eux aussi le Moneyball, mais avec des moyens financiers considérables. Mais lorsqu’ils se trompent sur un contrat, tout comme les Yankees, leurs moyens financiers leur permettent plus facilement de corriger le tir. Pour Cleveland, Milwaukee ou Tampa Bay, une erreur de recrutement ou un contrat trop lourd peut peser bien davantage sur les saisons suivantes et impacter toute l’équipe.

Ces franchises aux petits budgets composent leurs finances avec des recettes locales plus limitées. Tampa Bay dispose certes d’un marché télévisuel assez important (11e du pays), mais le vieux Tropicana Field sonne creux tout au long de la saison, et les recettes en billetterie sont faméliques.

Pour bien illustrer le gap existant entre toutes ces franchises, il faut se pencher sur les revenus de billetterie. 316 millions de dollars en 2025 chez les Yankees, 300 millions chez les Dodgers, 105 chez les Brewers et… 35 chez les Rays.

Pour les droits TV, les Yankees touchaient en 2025 la somme de 143 millions de dollars (Yes Network), somme avoisiant les 200 millions pour les Dodgers avec Time Warner Cable, 60 millions pour les Rays et 35 millions pour les Brewers. On ne parlera pas des autres recettes (produits dérivés, parking, restauration…).

Moins de recettes donc, et une règle de l’arbitrage salarial qui impose de ne pas s’attacher à ses joueurs. Car après trois années de service en MLB (2 pour les SUper Two), la plupart des joueurs deviennent éligibles à cet arbitrage salarial. Leur rémunération est alors renégociée chaque année jusqu’à leur sixième saison, et généralement à la hausse (et parfois même en forte hausse lorsque le joueur performe, devient all-star, …).

Pour les petites franchises, le calendrier de développement d’un joueur compte donc énormément. Et les effectifs des World Series 2026 illustrent bien ces différences. Sur les 26 joueurs du roster des Rays, 17 avaient été acquis par échange et seulement 4 provenaient directement de leur système de formation. Milwaukee présentait un modèle plus équilibré, avec 15 joueurs issus de trades et 10 développés au sein de l’organisation.

Les échanges au cœur de la stratégie

Prenons quelques exemples. Le départ de Tyler Glasnow de Tampa Bay vers les Dodgers, en décembre 2023, en est une bonne illustration. Sportivement, perdre un ace, all-star, fait mal. Les Rays ont cédé Glasnow, Manuel Margot et 4 millions de dollars contre Ryan Pepiot et Jonny DeLuca. Les Dodgers ont ensuite prolongé le lanceur All-Star pour cinq ans et 136,5 millions de dollars. Ils avaient les moyens d’assumer ce contrat ; les Rays non, mais, de leur côté, récupéraient deux joueurs et plusieurs années de contrôle sur Pepiot et DeLuca.

Tyler Glasnow, des Rays aux Dodgers

Pepiot a depuis dépassé les 160 manches lancées dès 2025, possède un gros potentiel, tandis que DeLuca s’est imposé comme un élément important de l’outfield des champions de l’American League. Pour les Rays, l’échange ne consistait donc pas simplement à se séparer d’un lanceur de premier plan. Il s’agissait aussi de construire l’avenir avec deux joueurs qui resteraient sous contrat pendant plusieurs années

Même logique à Milwaukee. Échanger Corbin Burnes en février 2024, à un an de la free agency, n’était pas une décision facile, mais les Brewers savaient qu’ils risquaient de perdre leur ace sans contrepartie quelques mois plus tard lors de la free agency. En l’envoyant aux Orioles, ils ont récupéré le shortstop / 3B Joey Ortiz, le releveur DL Hall et un choix de draft. Le club faisait ainsi le pari de récupérer des joueurs qui pourraient contribuer au succès pendant plusieurs saisons sans que personne n’ait véritablement cru en eux … et qui sont devenus des éléments majeurs dans la construction de sa saison 2026 et la conquête du titre à Milwaukee : 1.91 ERA, 1.03 WHIP pour Hall en 2026, 8 IP en postseason, 0.00 ERA, Ortiz étant, lui, le troisième base de l’équipe championne.

Le succès de Milwaukee en 2026 trouve aussi une partie de ses racines dans l’échange à trois équipes conclu fin 2022. Les Brewers venaient tout juste d’obtenir Esteury Ruiz des Padres dans le cadre du transfert de Josh Hader. Ils l’ont ensuite utilisé pour récupérer William Contreras auprès d’Atlanta. En quelques mois, Milwaukee avait transformé ce joueur (remplaçant en 2021 puis All-Star en 2022 avec Atlanta) en un receveur devenu l’un des piliers de son équipe, jusqu’à être sacré MVP des World Series.

Car lorsque Contreras débarque à Milwaukee, il a la réputation d’être un catcher offensif et à la défense moyenne. Avec ce trade, les Brewers veulent renforcer leur apport offensif au poste de catcher (le petit frère de Wilson prenant la place d’Omar Narváez), mais aussi améliorer la défense du receveur, un axe de progression que les Braves n’avaient pas envisagé. En 2022, Contreras affichait -3 en framing runs. En 2023, il est passé à +2 avec les Brewers après tout un travail sur le placement de son gant et sa position derrière le marbre, le fameux « one knee down ». Ce travail, il le doit au coach spécialiste des catchers à Milwaukee, Walker McKinven.

Et lors des World Series 2026, Contreras a été particulièrement redoutable sur les caught stealing, au point de contraindre les Rays à se montrer beaucoup plus hésitants dans leurs tentatives de vol de base, une partie pourtant importante de leur jeu et de leur ADN ! Entre 2022 et 2026, tout son mouvement sur le caught stealing a été revu pour le rendre plus rapide.

Jake Bauers, abandonné par les Yankees, devenu héros des Brewers

Autre exemple, celui de Jake Bauers, le 1B des Brewers, acquis aux Yankees fin 2023 contre deux joueurs de ligues mineures qui ne verront jamais la MLB. Les Yankees cherchant à se débarrasser tout simplement du principal intéressé. Ce dernier représente pourtant le type de productions qui fait cruellement défaut dans le Bronx (une OBP de .353 en 2025, .389 en 2026 !). Ce recrutement n’était pas qu’une simple lecture statistique du Moneyball 1.0. Matt Arnold, le GM des Brewers, et son staff avaient repéré des axes de progression mécanique chez Bauers : un écartement des pieds, sa posture dans la boîte, un point de contact avec la balle modifié et une meilleure lecture des balles reçues, en n’en swinguant que 40 % et réduiant son K% (de 34% chez les Yankees à 27% chez les Brewers). Et le résultat est allé bien au-delà des attentes : Bauers a été élu MVP des NLCS 2026.

Cleveland joue aussi avec cette philosophie et cette méthode de développement de son effectif. La différence étant que la majorité des joueurs du roster élargi ont été formés à la maison au sein du farm system. Pour autant, le peu de trades produits par le front office sont toujours très habiles. En janvier 2021, les Guardians savent qu’ils auront du mal à conserver Francisco Lindor, à un an de la fin de son contrat. Ils l’envoient donc aux Mets, avec le lanceur Carlos Carrasco, et récupèrent quatre joueurs, dont Andrés Giménez. À Cleveland, celui-ci change de dimension : All-Star en 2022, il remporte ensuite trois Gold Gloves consécutifs. Mais lorsque son rendement offensif baisse et que son salaire doit fortement augmenter, les Guardians décident de le transférer à Toronto, en décembre 2024. Ils récupèrent notamment Spencer Horwitz, qu’ils échangent quelques heures plus tard à Pittsburgh contre trois lanceurs : Luis Ortiz, Josh Hartle et Michael Kennedy. En trois ans, Cleveland a ainsi transformé un joueur qu’il risquait de perdre en plusieurs éléments destinés à renforcer son effectif.

Autre exemple de petit marché, les Diamondbacks de l’Arizona, finalistes en 2023 et à un match de se qualifier pour la postseason 2026. Eux aussi ont su tirer profit du marché des transferts avec une logique Moneyball 3.0. Leur accession aux World Series doit notamment beaucoup à l’échange de Daulton Varsho. Avec son pourcentage de strikeouts très élevé, Varsho ne correspondait pas du tout au Moneyball 1.0, mais conservait une immense valeur marchande. Envoyé à Toronto, il a permis à Arizona de récupérer le catcher Gabriel Moreno, dont le contrat permettait aux Diamondbacks de sécuriser le poste de receveur à un coût maîtrisé pendant plusieurs saisons, tandis que Gurriel renforçait immédiatement l’attaque. Un échange qui a contribué à rééquilibrer intelligemment l’effectif. Moreno est devenu depuis Gold Glove 2026 et a décroché le batting title de la National League en 2026. Le seul catcher à avoir réalisé cet exploit s’appelle Joe Mauer, qui l’a fait deux fois avec les Twins, en 2008 et 2009.

Former, repérer, faire progresser

Encore faut-il que les joueurs récupérés ou repérés deviennent de bons joueurs de MLB. Un espoir n’est jamais une garantie. Les petites franchises doivent donc être capables de faire progresser leurs jeunes, sans être certaines de leur réussite.

Cleveland s’est notamment forgé une solide réputation dans le développement des lanceurs. Après Shane Bieber, l’organisation peut désormais compter sur Gavin Williams et Parker Messick. Ce dernier a signé une très belle saison 2026 : 186,1 manches lancées, une ERA de 2,56, un WHIP de 1,06 et 193 retraits sur prises. Dans le bullpen, Cade Smith est devenu une arme particulièrement redoutable. Et ce résultat n’est pas automatique et ne s’explique pas que par l’utilisation du moneyball.

Tampa sait aussi tirer parti de joueurs aux qualités particulières. Chandler Simpson en est l’exemple parfait. En 2026, le champ gauche des Rays a frappé 175 coups sûrs, affiché une AVG de .306 (deuxième de l’American League) et volé 46 buts, le meilleur total de la ligue. Le tout sans frapper le moindre home run ! Avec seulement 48 strikeouts en 612 passages au bâton, il fait partie des frappeurs qui mettent constamment la balle en jeu (avec seulement 26 BB). Sa vitesse lui permet de transformer des singles en doubles et donc de se retrouver en position de marquer (RISP). Et il a même considérablement progressé en défense, passant de -5 à +10 Outs Above Average entre 2025 et 2026. Au total, il a apporté 2,5 WAR à Tampa Bay, sans home run, sans puissance à la batte… un pur produit du moneyball 1.0, 2.0 et 3.0 !

Chandler Simpson, profil atypique développé par les Rays

Savoir quand miser sur l’avenir

Les petites franchises ne font pas que vendre leurs joueurs au bon moment. Elles doivent aussi savoir quand il vaut mieux investir pour en conserver un. Milwaukee l’a montré avec Jackson Chourio. Avant même ses débuts en MLB, les Brewers lui ont proposé un contrat de huit ans et 82 millions de dollars. Le risque était important : le club s’engageait sur une somme considérable pour un joueur qui n’avait encore rien prouvé dans les grandes ligues. En échange, il s’assurait de pouvoir le conserver pendant plusieurs saisons à un coût maîtrisé, sans attendre que ses performances et son ancienneté en MLB ne fassent grimper sa rémunération.

Jackson Chourio, gold glove 2026 et vainqueur des WorldSeries 2026!

Du joueur sous-évalué à l’organisation optimisée

Ce qui distingue, finalement, le moneyball 3.0 des deux versions passées, c’est tout ce qu’il regroupe. Il ne s’agit plus seulement de repérer un joueur que le marché sous-estime, ni même de le faire progresser grâce à la technologie. Il s’agit en fait de faire fonctionner ensemble toutes les composantes d’une franchise.

Le recrutement oblige le front office d’une franchise à anticiper le développement du joueur, son utilisation sur le terrain, son coût salarial futur et les conditions de son prochain transfert.

Le Moneyball jusque dans le dugout

Le Moneyball 3.0 ne se limite donc pas à la construction de l’effectif. Il se joue aussi pendant les rencontres, dans les décisions du manager. Les données permettent aujourd’hui d’affiner chaque choix. Les questions sont les mêmes depuis des décennies : quand retirer un lanceur partant, quel releveur faire entrer, quel frappeur envoyer face à un gaucher, quand tenter un vol de base ou renforcer sa défense. Mais désormais, c’est aussi : quel lancer pour quelle situation de match ? Quel lancer face à ce joueur ?

Le Leverage Index illustre parfaitement cette évolution. Cette statistique mesure l’importance d’une situation de match et son potentiel à faire basculer le résultat. Un manager ne réserve donc pas nécessairement son meilleur releveur à la neuvième manche. Si le moment le plus dangereux se présente en septième, avec deux coureurs sur base et un seul retrait, c’est là qu’il peut être le plus utile. En 2026, les Rays pouvaient compter sur un closer, Bryan Baker (1.94 ERA, 0.91 WHIP), mais surtout sur un large éventail de releveurs utilisés en fonction de la situation de jeu et des analyses statistiques. Aucun n’était dédié à une manche : pas de setup, pas de second closer.

La même logique s’applique à la défense. Les Rays, toujours eux (difficile de ne pas les évoquer lorsqu’on parle de Moneyball), en ont donné une illustration spectaculaire en 2026 : leurs placements défensifs changeaient en fonction du frappeur adverse 81 % du temps, selon Sports Info Solutions. Aucune autre équipe ne faisait cela, et à ce rythme. Ces déplacements défensifs leur ont rapporté 44 Defensive Runs Saved sur les 85 produits en 2026, selon le même organisme. C’est une sorte de defensive shift amélioré. Quant à l’outfield, il a terminé la saison régulière avec +37 Outs Above Average, un record dans l’ère Statcast. En incluant la postseason, ce total atteint +40.

Les Brewers illustrent une autre facette de cette optimisation défensive. En 2026, Milwaukee a terminé avec 62 Defensive Runs Saved, 4ème de MLB. Brice Turang a notamment sauvé 22 runs en 2B, tandis que Jackson Chourio (gold glove en 2026 !) en a apporté 17 dans le champ gauche et Joey Ortiz 13 à la troisième base.

Et demain ? Les pistes du Moneyball 4.0 et 5.0

La prochaine étape pourrait venir de la médecine prédictive et de l’intelligence artificielle, ouvrant la voie au Moneyball 4.0. Des études utilisant l’IA ont ainsi cherché à repérer, à partir de données biomécaniques, des signaux annonciateurs de blessures graves au coude. L’objectif serait de mieux identifier les joueurs exposés à un risque, parfois plusieurs semaines avant l’apparition d’une blessure. Ces travaux restent toutefois des pistes de recherche : leur utilisation concrète par les franchises MLB n’est pas encore établie.

Les sciences cognitives ouvrent d’autres perspectives qui pourraient, à terme, définir le Moneyball 5.0. On apprend dans l’article « You Can’t Think and Hit at the Same Time », paru dans la revue Frontiers in Neuroscience, que des chercheurs ont notamment utilisé l’électroencéphalographie (EEG) pour étudier l’activité cérébrale de frappeurs expérimentés et mieux comprendre leur capacité à reconnaître un lancer et s’ils doivent frapper ou non en une fraction de seconde. Ces recherches pourraient-elles aider à améliorer l’entraînement des frappeurs et modifieraient-elles le baseball en lui-même ?

Image reprise sur un article du NY times traitant aussi des neurosciences dans le baseball

Du Moneyball des Athletics à l’intelligence artificielle, près de 25 ans se sont écoulés. La révolution statistique imaginée par Billy Beane est devenue une composante incontournable du baseball moderne. Aujourd’hui, toutes les franchises disposent de données, d’analystes et d’outils technologiques. Mais toutes ne savent pas en tirer le même avantage.

C’est finalement ce qui distingue les Rays, les Brewers ou les Guardians : leur capacité à faire travailler ensemble les recruteurs, les coaches, les préparateurs physiques, les analystes et les dirigeants. Chaque décision compte, chaque dollar investi doit produire un résultat et chaque joueur doit apporter quelque chose à l’équipe. Là où les grandes franchises peuvent parfois compenser leurs erreurs par de nouveaux investissements, les petits marchés doivent trouver la bonne décision avant les autres.

Le Moneyball 3.0 n’est donc pas qu’une simple affaire de statistiques. C’est une manière de penser le baseball dans son ensemble. Et comme le disait Billy Beane dans le film Moneyball, le but est de gagner le dernier match de la saison, soit son objectif ultime avec les Athletics. Les Brewers ont enfin gagné les WorldSeries avec le moneyball.


Lexique

– DRS (Defensive Runs Saved) : statistique qui estime le nombre de points qu’un défenseur a fait gagner ou perdre à son équipe par rapport à un joueur moyen à son poste.

– OAA (Outs Above Average) : indicateur qui mesure le nombre d’éliminations supplémentaires réalisées par un défenseur par rapport à un joueur moyen, en tenant compte de la difficulté des actions.

– Framing Runs : estimation du nombre de points qu’un receveur fait gagner à son équipe grâce à sa capacité à obtenir des prises supplémentaires en présentant habilement les lancers à l’arbitre.

– Leverage Index : indicateur qui mesure l’importance d’une situation de jeu sur l’issue d’un match. Plus il est élevé (high leverage index), plus l’action peut peser sur les chances de victoire d’une équipe.

Publié dans MLB

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