Le temps béni des stéroïdes

De l’interdiction de l’usage des stéroïdes en 1991, aux premiers contrôles anti-dopage en 2003, le baseball a connu sa période la plus faste avec l’apparition de sluggers hors normes. Les records tombaient un à un, l’amour du peuple pour ce sport avait été enfin retrouvé, les caisses de la MLB se sont renflouées et la valeur des franchises a grimpé en flèche. Cet âge d’or du baseball, on l’appelle désormais « l’ère des stéroïdes ».

Les Américains ont-ils vraiment 20 ans d’avance, comme on le dit bien souvent ? Sur le dopage certainement pas. En l’espèce, ils auraient même près de trente-cinq ans de retard. En effet, aux Jeux-Olympiques, les premiers contrôles anti-dopage sont entrés en vigueur en 1968 mais il aura fallu attendre 2003 pour que la MLB se mette à tester ses athlètes. Il était bien trop tard et entre-temps le dopage s’est installé, institutionnalisé. Au fil des auditions et des enquêtes, les plus grands noms de l’histoire moderne de ce sport ont été ternis et sa période la plus glorieuse est devenue pour les livres d’histoires la « Steroid Era ».

Le National pastime en péril 

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Deux fans affichant des messages contestataires lors de la saison 1995

La saison 1994 aurait très bien pu marquer le début de la fin du baseball aux États-Unis. Pour la première fois depuis 1904, les World Series n’ont pas eu lieu. À la suite d’un conflit d’ordre financier alimenté par l’association des joueurs à l’encontre de la MLB, les « ballplayers » se sont mis en grève en août 1994. Soit, près de deux mois avant le début d’une postseason qui n’aura jamais vu le jour. Les rois de la batte ont retrouvé les terrains en 1995, avec un mois de retard et n’auront disputé que 144 matchs au lieu des 162 prévus. Tous les acteurs étaient prêts à reprendre les hostilités, à l’exception des fans. Pour eux, deux saisons écourtées à la suite d’un contentieux c’était bien trop et ils l’ont fait savoir (voir encadré). Comparé à 1993, le taux de spectateurs présent dans les stades a baissé de 20%, les audiences télés se sont écroulées et les revenus de la MLB sont passés de 1.8 à 1.4 milliards de dollars.

Le salut par le Home Run ! 

Rien ne semblait pouvoir combler le fossé abyssal entre la base populaire et les acteurs du jeu. Mais les traditions ne meurent pas si facilement et à partir de 1996 le baseball est entré dans une nouvelle ère. Certes, le public était encore réticent à l’idée de se presser dans les stades, mais sur le terrain, une nouvelle race de chevaliers blancs est apparue : les sluggers d’exception. Les Griffey, McGwire ou encore Bonds ont – qu’on le veuille ou non- sorti de la plus spectaculaire des manières le baseball de sa torpeur. À la fin de la saison 1996, pas moins de 17 batteurs ont dépassé la barre des 40 home runs contre 5 en 1993. Par la même occasion, le record de 1987 avec 4,458 coups de circuits frappés a volé en éclat face au 4,962 home runs de 1996 (on en a compté 4,909 en 2015).

À partir de ce moment précis, la MLB est rentrée dans une nouvelle dimension et précisément lors de la saison 1998 qui a été la plus excitante de l’histoire de ce sport. Mark McGwire des Cardinals et Sammy Sosa des Chicago Cubs se sont lancés dans un concours de home runs, dans le seul but de faire tomber le record établi en 1961 par Roger Maris avec 61 coups de circuit. Le premier avait fini la saison avec 70HRs, contre 66 pour le second. Un duel qui a tenu en haleine l’Amérique entière et a redonné foi au baseball au peuple états-unien. Tout le monde se pressait au stade pour voir ces phénomènes que l’on ne pensait plus revoir un jour.

« Le record de McGwire ne pourrait jamais être battu », disait-on alors à l’époque. C’était sans compter sur Barry Bonds. Le phénomène parmi les phénomènes. Lors de sa dernière saison en MLB, le Cardinals a assisté à l’éclosion du monstre et a vu son record de 70 home runs être supplanté de trois unités. C’était en 2001, et outre ses 73 bombes il a affiché une ligne de stats que l’on ne verra plus jamais (.328 BA, 137 RBIs et 177 walks, un record absolu). Six ans plus tard, il finira sa carrière avec 762 coups de circuit au compteur,  soit 7 de plus que le « all-time record » d’Hank Aaron en 1975, le californien devient donc le plus gros frappeur de home runs de tous les temps.

Cette période de puissance et de spectacle a probablement sauvé le baseball et lui a donné la dimension que l’on connait aujourd’hui. De 1995 à 2001, le taux de spectateurs a grimpé de 44% dans les stades, le prix du billet est passé de 10 à 18 dollars, les revenus de la MLB sont passés de 1.4 à 3.7 milliards de dollars et la valeur moyenne des franchises est passée de 115 millions à 286 millions de dollars. Et pour cause, cette période faste a permis l’intégration de 10 nouveaux joueurs au prestigieux 500 homers club. Oui mais voilà parmi eux 6 ont été accusés de dopage et plus particulièrement aux stéroïdes.

Les stars déchues

Mais les stéroïdes, c’est quoi au juste ? Pour faire simple ce sont des anabolisants qui permettent une augmentation de la masse musculaire et de la force. L’exemple de Barry Bonds ci-dessous parle de lui-même.

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Barry Bonds en 1991 et en 2007

Oui, oui, il s’agit bien de la même personne et Barry Bonds est loin d’être le seul exemple d’une telle transformation musculaire. Les images parlent d’elles-mêmes, la lutte anti-dopage a mis beaucoup trop de temps à s’installer. Pourtant les stéroïdes ont été interdits en 1991 mais les premiers contrôles n’ont eu lieu qu’en 2003. Pourquoi une telle latence ? Parce que dans l’absolu ça arrangeait tout le monde. Personne ne pouvait croire qu’une telle transformation physique ne puisse être uniquement le fruit d’heures de musculation. Comme nous l’avons vu, cet ère a amené à nouveau le public vers les stades et l’impact financier a été colossal pour tous les organes du baseball. De plus, les joueurs étaient formellement opposés à l’idée de se faire tester, la Ligue a donc laissé faire ne souhaitant pas entrer dans un nouveau conflit et une grève potentielle avec les acteurs du jeu.

Le lent processus de la lutte anti-dopage

Mais les fans avaient le sentiment d’être encore les dindons de la farce, c’est aux alentours de la saison 2001, durant la quête des 73 HRs de Barry Bonds que la contestation a commencé à se faire entendre. Personne n’était vraiment dupe et les commentateurs se sont mis eux aussi à émettre quelques doutes quant à la performance de certains joueurs. Sous cette pression, la ligue et les joueurs se sont mis d’accord pour faire avancer ce dossier. Pendant la saison 2002 des tests seront effectués sur des joueurs. Leur nom ne sera pas révélé et aucune sanction ne sera prise mais si le taux de « ballplayers » positifs est supérieur à 5%, des mesures plus répressives seront prises. Après 1400 tests, de 5 à 7% des joueurs ont été considérés comme dopés.

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Message d’un fan à l’occasion du All-Star Game 2002

Mais les mesures annoncées sont restées vaines, d’autant qu’on a appris quelques années plus tard que les tests avaient été menés sur les joueurs qui n’étaient pas membre du 40-man roster. Il a fallu attendre le scandale du BALCO pour que les choses bougent enfin. Premier scandale du dopage dans le baseball, le BALCO était un laboratoire, accusé de fournir des produits dopants à des athlètes. Et si le baseball n’était pas au cœur des investigations, cinq « ballplayers » se sont retrouvés dans la tempête. Dont… Barry Bonds ! Une enquête est menée par le Congrès américain, le californien avait nié alors avoir « pris consciemment » des produits dopants à l’inverse de Jason Giambi -autre joueur visé- qui a reconnu s’être dopé entre 2001 et 2003. Tous deux s’en sont sortis sans dommage puisque la MLB n’avait pas encore mis en place de sanctions pour les joueurs dopés.

Ce laxisme absolu met dans une colère noire le Congrès américain, et impose à la fédération de se saisir du problème. Pire, l’institution américaine considère que par son « laxisme », la Ligue a « encouragé l’usage des stéroïdes à tous les niveaux » et la somme donc de pratiquer « la tolérance zéro ». C’est sous cette pression qu’en 2005 une nouvelle « drug policy » est établie : 10 jours de suspension en cas de premier contrôle positif avec le nom du fautif révélé en place publique.

Le temps de rendre des comptes

Quelques mois plus tard, un livre va éclabousser le monde du baseball professionnel. Écrit par José Canseco, un ancien slugger -emblème de la génération dopage- il traite de l’usage des stéroïdes dans le monde du baseball. S’il confesse « devoir l’ensemble de cette carrière à cette substance », il assure que « 85% des joueurs » seraient coutumiers du fait. Il n’hésite pas à citer le nom de ses « collègues de dopage » : Rafael Palmeiro, Mark McGwire et Jason Giambi entre autres.

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Palmeiro, Sosa et McGwire au moment des auditions en 2005

Tout ce beau monde est convié avec Alex Rodriguez et Sammy Sosa auprès du Congrés pour des auditions. A l’exception de Canseco qui parle d’une « prise régulière à un moment où c’était totalement admis », les autres nient les accusations de l’ancien slugger. Depuis certains ont avoué, d’autres se sont fait contrôlés positifs mais il ne fait aucun doute que tous ont eu recours à un moment ou à un autre à ce « remède ». C’est le rapport Mitchell -du nom d’un sénateur américain- qui vient mettre un terme à toute cette histoire. Commencé en 2006 et achevé en 2007, il cite dans les 400 pages de son travail 89 noms de joueurs et anciens joueurs qui ont usé de produits dopants durant leur carrière.

Parmi eux, Barry Bonds, Mike Stanton, Andy Pettitte ou encore Roger Clemens. La sortie de ce rapport marque le début d’une nouvelle ère pour la lutte anti-dopage dans le baseball avec un bannissement de 49 nouvelles substances et un renforcement des sanctions. Désormais le premier contrôle positif résultera en une suspension de 50 matchs (renforcé à 80 par la suite), la deuxième 100 matchs et la troisième, une suspension à vie. Ce rapport a crée un séisme dont les répliques se sont fait ressentir jusqu’à la maison blanche. Dans une déclaration laconique, George W Bush, a demandé aux athlètes de « cesser la prise des produits dopants » et a estimé que le baseball avait été « souillé » durant cette période.

Barry Bonds, l’honni ! 

D’instinct on serait tenté de douter, de tout ce qui émane de la bouche de l’ancien Président, et s’il y a une part de vrai, nul doute que l’ère des stéroïdes a été dans l’ensemble bénéfique pour le baseball qui avait bien besoin de ces monstres à ce moment-là. L’immense majorité des acteurs de cette période ont été dopés, cela ne fait plus aucun doute aujourd’hui, mais un seul reste aujourd’hui détesté. Hué comme s’il était encore un joueur en activité à part dans son « ballpark » de San Francisco, vous avez évidemment reconnu Barry Bonds. Alors pourquoi lui ?

Déjà parce qu’il a décroché le titre suprême de Home Run leader pour une saison et dans une carrière. Ainsi il a touché aux symboles Hank Aaron et Babe Ruth, les supporters de Philadelphie l’ont bien souligné en 2006.

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« Ruth l’a fait [son record] avec des hotdogs et de la bière, Aaron l’a fait avec classe. Et toi comment tu l’as fait ? »

Des fans au bord de l’overdose

Ensuite et probablement la chose la plus prépondérante à été son acte de parjure et ça les Américains ne le pardonnent pas. Il faut remonter à l’affaire BALCO de 2003, quand Barry Bonds assurait ne pas être au courant des produits dopants qu’on lui administrait mais pensait prendre de l’huile de grain de lin et de la crème pour l’arthrite. Accusé de 4 parjures à la fin de la saison 2007 et d’une entrave à la justice (charge abandonnée par la suite), Bonds ne retrouvera plus jamais les terrains de baseball. Près de dix ans plus tard, il nie toujours les faits malgré l’évidence et c’est probablement ce qu’on lui pardonne le moins.

Alors oui, il est certain que l’ère des stéroïdes n’a pas eu que des côtés positifs, les plus grands noms de cette période ont été salis avec la porte d’entrée du Hall Of Fame qui ne leur sera jamais ouverte. Toutefois, avec le recul, de plus en plus d’observateurs concèdent que cette période a été très bénéfique pour la pérennisation de ce sport. Maintenant qu’il est de nouveau ancré dans le paysage, les fans ne pardonnent plus les excès. L’exemple d’A-Rod, enfant de cette ère mais qui a récidivé depuis, faisant de lui le joueur le plus détesté du pays en est l’exemple le plus frappant. Avec une progression du puritanisme dans les esprits, on ne veut plus de ces scandales et certains envisagent même d’effacer le nom des joueurs dopés dans le livre des records de la MLB…. ce qui conduirait cette dernière à rendre les fruits de leur bénéfice acquis grâce à ces mêmes joueurs… Autant dire que ce n’est pas prêt d’arriver, malgré tout et à l’image du Tour de France, chaque slugger dont la performance dépasserait un peu trop la moyenne aujourd’hui est sujet aux suspicions. Parfois abusive. C’est probablement le plus mauvais côté de cet héritage, les fans sont désormais au bord de l’overdose.

Les contestations de la saison 1995
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Au match d’ouverture des Mets, à New York, trois hommes arborant des t-shirts sur lesquels le mot « Greed » (« cupidité ») était inscrit sautèrent sur le terrain du Stade Shea et distribuèrent aux joueurs environ 150 dollars en billets de 1 dollar.

Le match d’ouverture des Yankees attira 50 245 spectateurs, la plus faible assistance pour un premier match de saison régulière depuis 1990.

A Pittsburgh, le match d’ouverture des Pirates contre les Expos de Montréal fut interrompu pendant 17 minutes alors que les partisans huaient les joueurs et lançaient divers projectiles sur le terrain. Le match a été annulé.

À Cincinnati, un individu survola en avion le Riverfront Stadium, domicile des Reds. Attachée à l’avion, se trouvait une banderole sur laquelle était écrit : « Owners & Players: To hell with all of you! » (« Propriétaires & joueurs : allez tous au diable ! »).

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2 réflexions sur “Le temps béni des stéroïdes

  1. Décidément on en apprend des choses sur votre site ! Je me suis intéressé au Baseball en entendant parler de Sammy Sosa (des Cubs je crois) donc oui cette période a malheureusement sauver le baseball.

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