MLB : se dirige-t-on vers un baseball aseptisé ?

Se dirige-t-on vers un baseball aseptisé ? On le sait, la MLB donne le ton au baseball mondial et, en particulier, au niveau des règles. L’image qu’elle renvoie est celle du monde du baseball. Or, depuis quelques années, le signal envoyé laisse perplexe. Il divise. L’Utley rule divise aussi. La MLB dirige-t-elle le baseball vers un univers aseptisé ?

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Cette aseptisation semble être une constante dans le monde sportif professionnel. Au fur et à mesure que les intérêts économiques, médiatiques et politiques augmentent, sortir du cadre devient source de scandale dans un monde où Internet dégaine plus vite sa sextape ou ses insultes en Périscope que son ombre. Tout est scruté, analysé, rediscuté et jugé. Les affaires Aurier et Benzema nous le montrent chaque jour. En France, le rugby a été un intéressant cas d’école. Nous avons pu voir son passage de l’amateurisme au professionnel et ce que cela impliqué pour un sport populaire, un sport de clochers où le jeu, la bagarre et la fête étaient indéfectiblement liés. Pourtant, l’avènement du TOP 14 et du rugby spectacle ont brisé ces liens, ce qui a également impacté le rugby des divisions inférieurs, en professionnel comme en amateur.

Bien sûr, en tant que très ancienne ligue professionnelle, la MLB a déjà goûté à ces tourments. Cependant, en tant que National Pastime, elle a réussi à conserver son aspect populaire et des règles qui pouvaient sembler anachroniques dans un sport professionnel où se gèrent des milliards de dollars. Je pense notamment à la charge du coureur sur le receveur. Il a fallu attendre 2014 pour voir la Posey Rules mettre un terme à cette action de jeu emblématique alors que les charges au marbre avaient déjà fait leur lot de victimes. On se souvient de Pete Rose chargeant Ray Fosses lors du All Star Game 1970. Un moment de légende de la MLB.

Sébastien Chabal au All Star Game de 1970
Sébastien Chabal au All Star Game de 1970

Comme les tacles dangereux au football, la MLB a pris son temps pour légiférer. Jusque dans les années 90, l’idée de violence dans le sport était acceptée, que ce soit dans les tribunes ou sur le terrain. Mais depuis, les choses ont changé. La violence est bannie des stades et les enjeux écrits plus haut en ont fait de même sur le terrain. Sans compter les connaissances médicales qui remettent en cause certaines pratiques sportives comme la violence des tacles en NFL voir l’interdiction de jouer de la tête chez les enfants dans le soccer américain. On sait que la question se pose dans le rugby où les joueurs pros surentraînés reçoivent et donnent des impacts bien plus violents qu’il y a dix ou vingt ans.

Cette aseptisation, qu’on pourrait qualifier de naturelle dans le développement du sport pro ou, du moins, de logique, pose quand même une question fondamentale en terme de tradition sportive. Enlever les charges au marbre ou les slides coupeurs de double jeu (et parfois de jambes) en 2ème base, n’est-ce pas tuer l’essence même du baseball ? Nier son ADN qui est fait, au-delà de la violence, d’une part de tricherie, de vice ?

Car ce débat renvoie à d’autres débats qui ont animé le baseball depuis sa création et qui ont amené le jeu à changer, les règles à évoluer. Ainsi, le baseball moderne est né d’une tricherie. Le cœur du jeu, le duel lanceur-frappeur, est le fait d’une tricherie. Aux premières années du baseball, ce dernier est un jeu de frappe et de défense où le lanceur n’est là que pour donner la balle. C’était du slowpitch en quelque sorte. Les défenseurs étaient les stars. Or, Jim Creighton, jeune joueur de talent, va modifier son lancer illégalement pour éliminer les frappeurs dès 1857 (les strikes n’apparaissent d’ailleurs qu’en 1858). Il en devient la première superstar du baseball, joueur choyé, admiré, recherché, qui mourra malheureusement bien trop tôt en 1862. Mais il eu le temps de léguer au baseball sa forme actuelle où les stars sont avant tout les lanceurs et les cogneurs.

On pourrait évoquer les splitball dont l’usage était de recouvrir la balle de diverses matières (boue, jus de tabac, poussière, résine, etc) pour accentuer les effets ou camoufler la balle et qui furent interdites car trop dangereuses à une époque où la balle de match n’était pas changée régulièrement. Mais son interdiction ne fit pas disparaîre la splitball. Des affaires récentes l’ont montré comme en 2014 où du Pine Tar fut retrouvé sur le lanceur des Yankees de New York Michael Pineda, ce qui lui valut plusieurs matchs de suspension. Pourtant, alors que tout le monde lui tombait dessus et alors qu’il se fit prendre contre les Red Sox après avoir fait la même chose quelques jours avant à ces même Red Sox, David « Big Papi » Ortiz relativisa l’incident indiquant qu’il n’était ni le premier ni le dernier à le faire dans le Show. D’ailleurs, Dallas Braden se fit prendre en 2015 sous le maillot des A’s d’Oakland. Si on peut tromper l’équipe adverse et les arbitres, il devient difficile d’échapper aux caméras désormais.

De l'importance de se laver les mains
De l’importance de se laver les mains

Ce rapport à la tricherie et au vice est à géométrie variable tant du côté du baseball organisé que du public. Marc McGwire, Sammy Sosa, Roger Clemens et Alex Rodriguez, pris par la patrouille antidopage, sont devenus des personnalités bannies des légendes, et du Temple de la Renommée, par leurs prises de stéroïdes alors que le public et la MLB, lors de la Steroïd Era, se sont bien accommodés des courses au record de homeruns. Les gens savaient ou se doutaient mais acclamaient tout de même. Pourtant, ces joueurs n’ont-ils pas respecté la tradition de la MLB, cette tricherie qui a conduit le jeu à évoluer. Et la Steroïd Era, en bien ou en mal, a fait évoluer la MLB.

Comme le disait le journaliste sportif américain Thomas Boswell : « la tricherie est le plus vieux métier du baseball. Aucun autre jeu n’est si riche en magouilles, tellement fait pour cela ou si fier de cela ». Et il a bien raison dans un sport qui est plus qu’un sport, qui est une histoire, à la fois nationale mais aussi populaire. Or, pour faire de bonnes histoires, il faut des gentils, des méchants, des héros, des tricheurs, des rebondissements, de la surprise, du vice. Et grâce aux tricheurs de la MLB, cette dernière livre les plus belles histoires du monde sportif : on pense à King Kelly, aux Orioles des années 1890, à la Cork Bat d’Albert Belle, au système de triche qui permis le miracle de Coogan’s Bluff, à l’incident au Pine Tar de George Brett. Dans un baseball aseptisé, toutes ces histoires n’existeraient pas et le baseball ne serait plus ce recueil fantastique de moments de légende et de récits insolites. Il n’aurait pas cette richesse narrative qui en fait certainement, avec le football, le sport le plus complet en terme de performances, d’histoire et de culture populaire. En somme, le plus beau, le plus intéressant, le plus romantique des sports.

Dans un autre registre, la volonté d’instaurer le DH en National League participe aussi à cette logique de formatisation du Show et donc de son aseptisation. La règle du DH en American League et les lanceurs frappeurs en National League font partis des charmes de la MLB. Comment ne pas voir qu’empêcher Bartolo Colon de frapper des hits est un crime envers le baseball ? À suivre cette logique, on ne verra jamais le phénomène Shohei Otani venir en MLB pour lancer des rapides à 162 km/h tout en plaçant quelques parpaings dans les tribunes comme il le fait en NPB. Le DH en National League, c’est renoncer inévitablement à l’idée du joueur complet qu’était Babe Ruth et que représente Otani aujourd’hui. Cest donc renoncer à la plus belle idée qu’on peut se faire du joueur de baseball. L’hyper-spécialisation des postes, dans tous les sports, a amené une augmentation de la performance tout en lissant le profil des grands joueurs d’aujourd’hui. Messi n’aura jamais la stature et l’éclat d’un Johan Cruyff.

Goro Shigeno
Goro Shigeno

Qu’en est-il pour les slides en 2ème base et les charges au marbre ? Le baseball a survécu à l’apparition des gants au début du 20ème siècle pour les joueurs de champ puis des casques pour les batteurs dans les années 70. C’était même une nécessité avec l’accélération du jeu et la puissance développé par les lanceurs et les frappeurs. Il serait impossible aujourd’hui de durer 162 matchs face aux frappes de Bryce Harper, Mike Trout ou José Bautista sans jouer avec des gants. C’était déjà impossible à l’époque de Babe Ruth et Ty Cobb.

Ty Cobb, archétype du joueur dangereux qui n’hésitait pas à slider les crampons en avant. Sur le terrain, il ne faisait pas de sentiments. Pour cela, il pouvait, tout à la fois, être haï et adulé. Ty Cobb serait aujourd’hui banni de la MLB. Il en est pourtant l’une de ses plus grandes légendes. Car si les époques changent et les règles évoluent, les légendes sont éternelles.

Mais Ty Cobb était d’une époque où même les grandes stars pouvaient être sacrifiées. Les joueurs étaient soumis aux propriétaires d’équipe. Longtemps, les frais médicaux étaient à la charge des joueurs. Ils ne représentaient pas l’investissement économique et médiatique d’aujourd’hui. Un joueur était remplaçable. Quand en 2011, Posey est blessé sur une charge au marbre, c’est un super rookie, star des Giants, essentiel à l’équipe. Une blessure plus grave aurait pu priver pour toujours les Giants d’un joueur de génie, de ses performances comme du merchandising qui en découle. L’aseptisation de la MLB vient également du fait que le joueur, dans son individualité, est devenu le centre du projet sportif et économique d’un club, un phénomène observé également dans le football, le basket ou encore le rugby. Il faut le protéger à tout prix. Il faut protéger l’investissement économique.

Mais les premières applications de la Utley Rule montrent les limites de cette logique. Les décisions sont contestées jusqu’aux fans. Les règles du baseball auraient déjà pu s’appliquer, depuis des décennies, aux slides briseurs de jambes et de double-jeux. L’Utley Rule semble être une règle cosmétique. Mais une cosmétique qui acte un peu plus l’aseptisation du jeu. Le vice n’est plus roi au pays du baseball. Ses jours sont comptés et avec lui, une part de l’âme du jeu. Certes, les strikes et les homeruns continueront de résonner dans les stades et les têtes. Les héros seront toujours acclamés. La passion perdurera. Avec un peu moins d’aspérité, un peu moins de fantaisie. Une passion lisse, propre et pour finir fade. Le baseball sera seulement beau. Sa laideur nous manquera comme ses sales histoires.

Le célèbre coup de pied de l'ombre de la lune par Ty "Wong Fei-Hung" Cobb
Le célèbre coup de pied de l’ombre de la lune par Ty « Wong Fei-Hung » Cobb
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