
La baie de Tampa, ses lagons bleus, ses plages de sable blanc idylliques, et ses presque 4 millions d’habitants. Avec près d’un tiers de la saison régulière déjà parcouru, une franchise de l’American League commence à faire parler d’elle sportivement (et bien plus encore) : Les Rays de Tampa Bay caracolent en tête (en date du 21 mai 2026) de leur division très disputée et même de leur ligue avec 33 victoires pour 15 défaites seulement.
Depuis le 11 avril, c’est même un bilan de 26 victoires et 8 défaites ! 6 équipes ont subi un sweep contre les hommes de Kevin Cash. Et parmi elles, 3 concurrents directs : les Yankees, les Blue Jays et les Orioles. Et dans son antre retrouvé, le Trop’, au dôme plus blanc et au synthétique plus vert, les Rays sont quasiment imprenables : 19 victoires et 5 défaites. Pour bien comprendre ce qui fait le succès des Rays, direction St Pete au 1, Tropicana dr !
Tampa Bay a longtemps souffert d’un manque de notoriété, à travers le pays, mais aussi en Floride. Pendant de nombreuses années, la région était, et l’est encore, considérée comme un small market. Comprenez ici, une franchise qui aura toujours de la peine à se développer.
Le « Moneyball » tropical et la magie du monticule
Pour se démarquer, les Rays ont travaillé sur le scouting à l’international et sur la draft comme sans doute jamais une franchise auparavant. Et lorsqu’un joueur arrivait à performer, il était rapidement échangé contre d’autres prospects savamment scoutés afin d’éviter de trop alourdir une masse salariale déjà famélique. Mais ils ont aussi adopté très vite la sabermetric, la sabermétrie en français, c’est-à-dire l’analyse poussée des données statistiques des joueurs. Vous prenez le film Moneyball, vous changez le décor austère et ouvrier d’Oakland pour le climat tropical floridien, ses golfs à perte de vue, ses aligators, et vous y êtes !
Autre travail savamment mené, la culture du pitching. Prenez un lanceur « moyen » ou médian, faites-le signer chez les Rays et il deviendra un possible Cy Young. Ce n’est pas pour rien si Charlie Morton termine 3e de ce trophée en 2019 derrière Verlander ou Cole. Que Blake Snell le remporte l’année précédente. Shane McLanahan termine 5e en 2022, Zach Eflin 6e en 2023 (avant de discrètement plonger en quittant la baie), et Drew Rasmussen 9e en 2025. Quelques exemples qui cachent une forêt immense de starters totalement sous-estimés et de releveurs qui se découvrent des talents surnaturels une fois le maillot blanc et bleu sur les épaules. Jason Adam, désormais à San Diego, a connu 3 saisons floridiennes avec une ERA de 2.30. Jake McGee (6 saisons, 2.77 ERA), ou encore Nick Anderson (3 saisons, 1.85 ERA).
Cette saison, les Rays ne dérogent pas à cette règle : la franchise, en date du 21 mai 2026, est 1re en ERA chez les starting pitchers, 2e en WHIP, 3e en BB/9, 5e en SO/9. Si la franchise dispose de deux as sous-estimés, Shane McLanahan (2.82 ERA en 2026, 3.00 ERA en carrière) et Drew Rasmussen (3.19 ERA en 2026, 2.92 en carrière), elle a mis la main sur deux lanceurs de renom mais jamais aussi percutants que cette saison : Steven Matz, 35 ans, signé une saison pour 7 millions et qui retrouve de sa jeunesse ! et Nick Martinez, 35 ans lui aussi, une ERA supérieure à 4 en carrière, 4 années au Japon et une saison 2026 stratosphérique : 1.51 ERA, 1.04 WHIP !
La principale difficulté de la rotation, les blessures, le talon d’Achille de la franchise : McLanahan et Rasmussen ont connu des saisons blanches, et Ryan Pepiot, prometteur en 2025, ne lancera pas de la saison.
En coulisses : Le compte à rebours du nouveau ballpark
Mais avant de parler des joueurs de champ, de la sabermétrie et de Kevin Cash, revenons sur un point essentiel qui fait l’actualité des Rays. Petit marché, Tampa Bay ? Ce n’est pas l’avis du nouveau propriétaire de la franchise, Patrick Zalupski qui s’est offert avec un groupe d’investisseurs la franchise en septembre dernier pour 1,7 milliard de dollars.
Car sous le soleil floridien et dans cette zone urbaine riche et densément peuplée, deux autres sports sont rois et affichent complet à domicile : les Buccaneers en NFL, vainqueurs du Super Bowl en 2020 et habitués des playoffs, disposent de la 7e masse salariale de leur sport.
Le Lightning, en NHL, a joué 12 fois les playoffs en 13 saisons, a remporté 2 fois la mythique Stanley Cup en 2020 et 2021 avant de perdre en finale en 2022 ! Le Lightning, c’est la 8e masse salariale de NHL.
Si ces marchés sont aussi florissants, le baseball peut alors lui trouver sa part d’ombre sous le soleil tropical. Le premier objectif de Zalupski, c’est un nouveau ballpark, soit l’éternel marronnier du côté des Rays, les fans vivant presque chaque année avec un projet mort-né avant même d’être présenté. Mais cette fois-ci, les négociations sont bien avancées, chaque ville, chaque comté sont prêts à investir et s’investir… jusqu’à accepter un déménagement de la franchise qui quitterait donc St. Petersburg pour Tampa. Un accord non contraignant a même été signé. Il ne reste plus que l’accord de l’État de Floride (et 150 millions de dollars avec) avant le 1er juin pour que ce projet colossal de 2,3 milliards de dollars voie le jour sur le campus Dale Mabry et un possible opening day en avril 2029. Tout se joue donc à présent !
Frapper le premier : La nouvelle ère sabermétrique
Laissons de côté ce projet d’envergure pour se replonger dans l’effectif. Car une franchise n’atteint pas un tel niveau d’efficacité sans quelques armes maîtresses… La première d’entre elles, c’est leur 3e base Junior Caminero. Le jeune Dominicain de seulement 22 ans, All-Star, a produit en 2025 une saison assez stratosphérique : 45 HR, 110 RBI, 9e au titre de MVP, lui qui a réussi à faire oublier l’ancienne pépite Wander Franco… En 2026, il est tout simplement le meilleur 3e base d’AL avec 13 HR, 27 RBI, sur des standards similaires à l’année dernière.
À ses côtés, son mentor, celui qui l’a pris sous son aile pour l’accompagner : le vétéran et très sous-estimé Yandy Díaz. La star cubaine qui devrait faire les frais du management des Rays en juillet prochain et se faire échanger, réussit une saison à nouveau solide : .316 d’AVG, .394 d’OBP lui qui en carrière en est à .292 et .373 !
On n’oublie pas Jonathan Aranda, le DH, leader en RBI dans l’AL, All-Star en 2025… Et qui a une particularité : une moyenne à la frappe mirobolante de .542 sur le premier pitch ! En 2025, il était à .432.

Et c’est là qu’intervient la sabermétrie si spécifique aux Rays. Vous vous souvenez du film Moneyball ? (si vous ne l’avez pas vu, prenez 2h de votre temps !) Lorsque la sabermétrie a été utilisée au début des années 2000 et démocratisée par les Athletics, il était presque interdit de se lancer sur le premier pitch. L’objectif était de faire monter le nombre de lancers du pitcher, partant du principe qu’un 0-1 n’était pas un frein et que la moitié du temps, le batteur, en acceptant le premier pitch, débutait par un 1-0… et ainsi maximisait la probabilité d’obtenir un BB. Chez les Rays, l’analyse des données a permis d’affirmer que le premier lancer est souvent celui qui est le plus « cognable ». Une stratégie qui fait face au « first pitch strike » imposé par des managers à leurs lanceurs (le premier lancer doit être dans la zone pour obtenir l’avantage). On retrouve aussi chez Junior Caminero une AVG de .392 en 2025 sur le premier lancer. Cette approche assez moderne permet au reste du lineup, assez moyen, de se retrouver plus facilement sur les sentiers. Jonny DeLuca, 27 ans, champ centre, transfuge des Dodgers avec Pepiot contre Glasnow, davantage connu pour sa défense et sa moustache que son bâton, frappe à .444 sur le premier lancer, pour une moyenne à la batte de .272.
Chandler Simpson : L’anomalie qui donne le tournis
Mais le joueur des Rays qui intrigue encore davantage les insiders et spécialistes de la sabermétrie, c’est Chandler Simpson. Le champ gauche (44 bases volées en 100 matchs en 2025, 14 actuellement après 47 matchs joués) a davantage le profil d’un Rickey Henderson : la puissance de sa frappe (exit velocity) est bien plus faible (83.9) que le reste de l’équipe, mais sa vitesse lui permet d’atteindre la première base sur un infield hit… Il a déjà atteint 4 fois la troisième base sur un hit… autant dire qu’un single de Simpson devient quasi automatiquement un double. Eh bien il est aussi le fruit du génie des Rays : si le vol de base était presque banni des franchises utilisant la sabermétrie dans les années 2000 (et même chez les Astros en 2017), l’évolution des règles permet de s’adapter. Simpson met en jeu la balle très souvent, son K rate n’est que de 7%. La fin du shift oblige la défense à s’élargir davantage et à perdre quelques centièmes de seconde sur la course de la balle, lui permettant d’atteindre la première… puis la seconde sur un vol. Et lorsqu’il est en première base, il fragilise le lanceur, inquiet du vol, sur sa motion. La run value d’un coureur qui vole avec succès 80% du temps est bien plus forte, et c’est ce qu’apporte Simpson aux Rays.
Kevin Cash : La stratégie du « leverage index »
Parler des Rays sans parler de Kevin Cash est impossible. En poste depuis décembre 2014, il est le manager en activité avec la plus grande longévité dans la même franchise de toute la MLB. Dans un sport où les gérants sautent de plus en plus au moindre passage à vide, Cash est là depuis plus de onze ans. La force de Cash, c’est qu’il a accepté de gérer un effectif en mouvement perpétuel, où ses joueurs sont échangés du jour au lendemain. Sa longévité s’explique aussi par sa capacité à maintenir une culture de vestiaire ultra-soudée et décontractée (le fameux style décontracté de la Floride que l’on retrouve aussi dans l’idée de la présentation du maillot City Connect), peu importe les visages alignés sur la feuille de match.
Sa gestion des fins de matchs est sans doute l’une de ses marques de fabrique. Si les Rays n’ont pas un closer fixe dédié à la 9ème manche, c’est parce que Cash a popularisé la gestion de l’enclos par « levier » (Leverage-based bullpen) plutôt que par rôles fixes. Si son closer doit être utilisé en 5, 6 ou 7e manche pour préserver une courte avance et face au milieu de l’alignement adverse, il le fait. Un releveur n’est pas cantonné ou assigné sur une manche mais sur une situation de jeu. Ainsi, contrairement aux managers traditionnels qui gardent leur meilleur lanceur exclusivement pour la 9e manche, Cash utilise son arme la plus létale (que ce soit Jason Adam par le passé ou Bryan Baker en 2026) dès que possible si les trois meilleurs frappeurs adverses se présentent au bâton. C’est le moment critique du match (High Leverage) qui dicte son choix, pas le numéro de la manche. En fin de match, jouer contre les Rays ressemble à une partie d’échecs où Kevin Cash a toujours deux coups d’avance.
Autre détail qui fait la différence : la défense. Les Rays disposent d’éléments choisis en champ (Simpson, Deluca, Mullins) capable de briller au trop sur synthétique, d’un Taylor Walls en shortstop capable de couvrir de la 3ème base jusqu’en 2ème base, et d’un catcher, Nick Fortes, en osmose parfaite avec Cash. une donnée qui permet également de soutenir les pitchers.
La croisée des chemins
Alors nul ne peut prédire à ce stade de la saison ce qu’il adviendra des Rays. Retrouveront-ils le ventre mou de leur division et se sépareront-ils de Díaz ou Aranda pour d’autres prospects (ils disposent d’un top prospect en ligues mineures qui cartonne : le 1B Xavier Isaac) ? Ou iront-ils chercher un autre lanceur en juillet pour confirmer leur statut de leader de division ? L’idée de cet article ici n’est pas de faire des pronostics sur la suite, personne ne le peut à ce stade de la compétition. Non, l’intérêt est de mettre en lumière une méthode de management qui s’est adaptée à une manne financière assez faible. Les règles en MLB n’ont jamais autant changé que ces dernières années, et les Rays adaptent la sabermétrie. Il faudra donc garder un œil sur la baie de Tampa pour voir d’ici juin prochain si l’équipe confirme, et si la franchise disposera prochainement (enfin ?) d’un futur ballpark digne de ce nom. Car le Tropicana, malgré une rénovation très réussie, souffre encore d’un isolement géographique.
Et en attendant, profitez de cette équipe assez insouciante et agréable à voir jouer (leur maillot Devil Rays et city connect son tellement hype ! )
