Les femmes et le baseball, un héritage qui prend enfin la forme d’une ligue avec l’entrée en jeu de la WPBL

Le 1er août 2026, une page inédite de l’histoire du baseball s’écrira. Pour la première fois depuis la disparition de l’All-American Girls Professional Baseball League en 1954, les États-Unis accueilleront une ligue professionnelle de baseball féminin : la Women’s Pro Baseball League (WPBL). Quatre équipes, quatre villes (Boston, New York, Los Angeles et San Francisco), et la promesse d’offrir enfin aux meilleures joueuses du monde une vitrine à la hauteur de leur talent.

Mais avant de se projeter vers ce grand lancement, la rédac de TSO a voulu prendre le temps de regarder dans le rétro. Car si la WPBL fait figure de révolution, elle n’est en réalité que l’aboutissement (provisoire) d’une histoire longue de plus d’un siècle et demi, faite de pionnières, de batailles juridiques, de contrats annulés et de femmes qui ont refusé de laisser le « America’s pastime » aux seuls hommes.

Des origines plus anciennes qu’on ne le pense

On l’oublie souvent, mais les femmes jouent au baseball depuis presque aussi longtemps que les hommes. Dès 1866, le Vassar College, alors université exclusivement féminine, forme sa première équipe, les Vassar Resolutes, contraintes de jouer en robes longues en laine. L’équipe disparaîtra en 1878, les parents jugeant le baseball trop dangereux pour leurs filles.

Elizabeth Stride Warner, jouait sous le nom de Lizzie Arlington

Il faudra attendre 1898 pour voir Lizzie Arlington devenir la première femme à évoluer dans une équipe professionnelle masculine, chez les Reading Coal Heavers en ligue mineure. Malheureusement, elle ne rejouera jamais après ce premier match.

Alta Weiss « The Wonder Girl » était lanceuse semi-pro

Quelques années plus tard, à seulement 16 ans, Amanda Clement devient en 1904 la première femme payée pour arbitrer un match de baseball, empochant entre 15 et 25 dollars par rencontre, de quoi financer ses études universitaires. Elle deviendra une telle attraction que certains spectateurs viendront spécifiquement pour la voir arbitrer. À la même époque, Alta Weiss, à 17 ans, rejoint une équipe semi-professionnelle masculine, les Vermillion Independents, et attire des foules de plus de 1 200 personnes à ses débuts, au point d’affréter des trains spéciaux pour ses matchs. Elle utilisera également ses gains pour organiser son avenir et devenir médecin.

Les premières femmes à diriger, posséder… et affronter les légendes

L’histoire des femmes dans le baseball, ce n’est pas seulement le jeu sur le terrain. En 1911, Helene Britton devient la première femme à posséder une franchise majeure en héritant de la présidence des Cardinals de Saint-Louis, qu’elle dirigera jusqu’en 1918.

Jackie Mitchell, « The Strike Out Queen » avec Babe Ruth et Lou Gehrig

Vient ensuite l’un des moments les plus célèbres de cette histoire : en 1931, à seulement 17 ans, la lanceuse Jackie Mitchell signe avec les Chattanooga Lookouts et affronte les Yankees lors d’un match d’exhibition. Elle retire successivement Babe Ruth et Lou Gehrig sur des strikeouts. Une semaine plus tard, le commissaire du baseball Kenesaw Mountain Landis annule son contrat, jugeant le baseball « trop éprouvant » pour les femmes, ouvrant une interdiction officielle qui durera jusqu’en 1993.

Effa Manley avec le Hall of Famer George « Mule » Suttles, joueur des Newark Eagles.

En 1935, Effa Manley et son mari Abe achètent les Brooklyn (puis Newark) Eagles, franchise des Negro Leagues. Effa en dirige les opérations, négocie les contrats, veille aux conditions d’hébergement des joueurs à une époque de ségrégation, et milite activement pour les droits civiques. Son équipe remporte les World Series des Negro Leagues en 1946. En 2006, elle devient la première femme intronisée au Hall of Fame.

L’ère de l’AAGPBL et des pionnières des Negro Leagues

Dorothy « Dottie » Kammenshek a inspiré le film culte A League of Their Own

Impossible de parler des femmes en baseball sans évoquer la mythique All-American Girls Professional Baseball League (AAGPBL), créée en 1943 par le propriétaire des Cubs, Phil Wrigley, pour maintenir l’intérêt du public pendant la Seconde Guerre mondiale. Les joueuses, dont la légendaire Dottie Kamenshek des Rockford Peaches, devaient porter des uniformes à jupe, suivre des cours de maintien et rester « féminines » en toutes circonstances, mais leur niveau de jeu forçait le respect : la ligue attirera plus de 900 000 spectateurs en 1948. C’est cette histoire que le film culte A League of Their Own (1992) portera à l’écran.

Toni Stone sous l’uniforme des Clowns

Exclues de l’AAGPBL en raison de la ségrégation raciale, des joueuses afro-américaines trouveront leur place dans les Negro Leagues au début des années 1950. Toni Stone, Mamie Johnson et Connie Morgan deviendront les seules femmes à y évoluer. Stone, qui reprendra même le poste de deuxième-but occupé par Hank Aaron chez les Indianapolis Clowns en 1953, racontera avoir enduré l’hostilité de nombreux coéquipiers masculins : « Les gens n’étaient pas prêts pour moi », confiera-t-elle.

Little League, Title IX et les batailles juridiques

En 1972, une gamine de 12 ans du New Jersey, Maria Pepe, lance trois matchs avec son équipe de Little League avant de se voir interdire de continuer, sous peine de voir le club exclu. Son cas, porté devant la justice par la National Organization for Women, aboutira à une décision historique obligeant la Little League à ouvrir ses portes aux filles, ouvrant la voie à l’adoption du Title IX, qui interdit toute discrimination de genre dans le sport scolaire et universitaire américain.

En 1989, Julie Croteau devient l’une des deux premières femmes à jouer en NCAA (pour St. Mary’s College of Maryland) malgré le harcèlement qu’elle y subit. En 1995, elle devient la première femme entraîneuse en baseball universitaire masculin NCAA. Son gant et sa photo sont aujourd’hui exposés au Hall of Fame.

Ila Borders, Queen of the Hill, a joué près de 5 ans au niveau professionnel sans parvenir à atteindre la ligue majeure

Puis vient Ila Borders, première femme à débuter comme lanceuse dans un match universitaire masculin en 1994, avant de signer en 1997 avec les Saints de Saint-Paul en ligue indépendante, devenant l’une des premières femmes de l’histoire à lancer pour une équipe professionnelle masculine.

Justine Siegal : de pionnière du coaching à commissaire de la WPBL

Les A’s d’Oakland ont fait de Justine Siegal la première femme coach en MLB

S’il fallait retenir un nom qui relie l’histoire ancienne à l’actualité récente, ce serait celui de Justine Siegal. En 2009, elle devient la première femme à entraîner une équipe professionnelle masculine, avec les Brockton Rox en Can-Am League. Elle enchaîne les « premières » : première femme à lancer le batting practice pour une équipe de MLB (Cleveland, 2011), première femme coach employée par un club de MLB (Oakland Athletics, 2015). Fondatrice de l’organisation Baseball For All, dédiée à l’accès des filles au baseball, elle cofonde en 2024, avec Keith Stein (propriétaire des Toronto Maple Leafs en Intercounty League), la Women’s Pro Baseball League. Parmi les figures qui ont accompagné la construction du projet : la légende Maybelle Blair, l’ancien manager des Blue Jays Cito Gaston, l’entraîneuse Digit Murphy et la lanceuse japonaise Ayami Sato.

Episode de podcast filmé entre Ashton Lansdell (WPBL Los Angeles) et Justine Siegal (commissaire WPBL)

« Le baseball, c’est le sport national des États-Unis, mais son versant professionnel n’a jamais reflété la diversité de celles qui y jouent, le regardent et l’aiment. Cela est en train de changer », écrivait Justine Siegal, aujourd’hui commissaire de cette ligue, dans un message adressé aux fans en mars dernier, à cinq mois du grand lancement de la WPBL.

Un héritage bien vivant : de Kelsie Whitmore à Mélissa Mayeux

Si l’histoire regorge de figures inspirantes, l’essentiel du message que la WPBL veut porter, c’est que cet héritage est loin d’être poussiéreux : il se joue aujourd’hui, sous nos yeux.

Kelsie Whitmore, 28 ans, incarne cette continuité. Elle avait déjà fait tomber une première barrière en 2022 en devenant la première femme à rejoindre une ligue partenaire de la MLB (les Staten Island FerryHawks, en Atlantic League), après des débuts en 2016 à seulement 17 ans avec les Sonoma Stompers, alors première femme à jouer en professionnel depuis les années 1950. Elle enchaînera avec les Oakland Ballers et les Savannah Bananas. Lors du tout premier tour de draft de la WPBL, elle est sans surprise sélectionnée en premier choix par San Francisco. « Kelsie a travaillé toute sa vie pour ce moment », a salué Justine Siegal. Whitmore elle-même confiait à MLB.com : « Ce n’est pas seulement une opportunité pour moi, mais pour beaucoup de jeunes filles. Elles ont désormais une plateforme vers laquelle se tourner. » Et des modèles pour les faire rêver.

Ayami Sato est aussi la première femme à avoir joué dans un équipe masculine professionnelle de baseball au Canada avec les Toronto Maple Leafs

À ses côtés lors de la draft figuraient d’autres noms qui feront l’actualité de la ligue dès cet été, à commencer par la lanceuse japonaise Ayami Sato, choisie en deuxième position par Los Angeles après avoir été conseillère spéciale lors de la création de la ligue. Sa présence n’est pas un symbole isolé : elle incarne un savoir-faire déjà mature au Japon. Considérée par beaucoup comme la meilleure lanceuse de l’histoire du baseball féminin, Sato a remporté six titres de championne du monde avec le Japon et trois trophées consécutifs de MVP dans cette même compétition. Son parcours dit beaucoup de l’avance prise par le Japon sur le sujet : elle a débuté en 2009 dans la toute jeune Japan Women’s Baseball League (alors appelée Girls Professional Baseball League), une ligue qui a existé de 2009 à 2021, bien avant que les États-Unis ne s’y attellent sérieusement. Sato racontera avoir plusieurs fois envisagé d’abandonner son rêve avant la création de cette ligue, faute d’opportunités pour les jeunes femmes voulant faire carrière dans le baseball.

Autre nom à suivre : Mo’ne Davis, ancienne prodige du Little League World Series devenue elle aussi joueuse professionnelle. Et la légendaire Maybelle Blair, 98 ans, ancienne joueuse de l’AAGPBL, occupe désormais le rôle de présidente d’honneur de la WPBL, symbole vivant du lien entre les deux époques.

L’Europe, elle aussi, entre dans l’histoire

Mélissa Mayeux jouera sous le maillot de New York

Et le baseball féminin français a lui aussi eu droit à son moment d’histoire lors de cette même draft de novembre 2025. Mélissa Mayeux, devenue en 2015, à seulement 16 ans, la première femme inscrite sur la liste internationale des joueurs éligibles au draft de la MLB, a été sélectionnée par New York (5ᵉ tour, 19ᵉ choix), rejoignant ainsi les rangs de la toute première ligue professionnelle féminine de baseball. Un nouveau chapitre pour une carrière déjà jalonnée de « premières » : première femme à jouer en Division 1 en France, première joueuse de l’équipe de France U18, deuxième Française à disputer un championnat NCAA Division I de softball. En parallèle, elle a poursuivi sa reconversion dans le coaching universitaire américain, rejoignant le staff de softball des Western Kentucky Hilltoppers à l’automne 2025.

Analyse de la 1ère draft de la WPBL

Notre Mélissa nationale n’était pas la seule Européenne à se faire une place ce soir-là : la Néerlandaise Thaima Maximiliana est choisie au premier tour (18ᵉ pick, Los Angeles), l’Italienne Sarah Edwards, également coach dans l’organisation des Phillies et en ligue taïwanaise, a été sélectionnée au 3ᵉ tour par Los Angeles, et la Britannique Laura Hirai a rejoint Boston au 5ᵉ tour. Un signal fort pour un baseball féminin européen en pleine ascension, à un an de l’organisation du Women’s Eurobaseball 2027.

Des barrières qui tombent aussi côté MLB

Le mouvement ne se limite pas à la nouvelle ligue féminine : ces dernières années, plusieurs femmes ont aussi fait tomber des barrières historiques directement dans l’écosystème de la MLB. Alyssa Nakken est devenue en 2020 la première femme coach à temps plein de l’histoire de la MLB, avec les Giants de San Francisco, avant de prendre en 2022 le poste d’entraîneuse de première base en plein match, puis de rejoindre les Guardians côté développement des joueurs. Rachel Balkovec, elle, a d’abord été la première femme entraîneuse des frappeurs à temps plein dans une organisation MLB (Yankees, 2019), avant de devenir en 2022 la première femme manager d’une équipe de ligues mineures affiliée (les Tampa Tarpons), puis directrice du développement des joueurs chez les Marlins. Côté arbitrage, Jen Pawol, ancienne arbitre en ligues mineures depuis 2016, est devenue le 9 août 2025 la première femme à arbitrer un match de saison régulière en MLB, 34 ans après la dernière femme à avoir approché ce niveau.

Sept manches, battes en aluminium : un format qui interroge

Contrairement à la MLB, les matchs de la WPBL se joueront en sept manches plutôt que neuf, avec des battes en aluminium plutôt qu’en bois. Un choix qui n’est pas neutre : historiquement, le format à sept manches est associé au softball, au baseball scolaire ou aux ligues mineures, ce qui alimente chez certains observateurs la crainte que la ligue soit perçue comme une version allégée du jeu plutôt que comme du baseball à part entière. C’est d’ailleurs un débat qui n’est pas nouveau : l’AAGPBL, dans les années 1940, avait elle aussi dû faire évoluer ses propres règles au fil des saisons (lancer en dessous de la ceinture puis par-dessus l’épaule, distances entre les bases progressivement rallongées) pour se rapprocher du baseball masculin et gagner en crédibilité sportive.

Le cofondateur de la WPBL, Keith Stein, défend au contraire ce choix comme un atout marketing : « Il faut qu’on arrive avec de l’innovation, quelque chose de frais », a-t-il expliqué à NBC News. La ligue a ainsi étudié plusieurs règles inspirées du phénomène Banana Ball des Savannah Bananas (chrono de deux heures, « golden at-bat » permettant à un batteur de sauter son tour dans l’alignement, home run derby pour départager les prolongations, remplaçants de course illimités), ce qui a suscité un vrai débat parmi les observateurs de la ligue : jusqu’où peut-on emprunter au divertissement sans perdre en légitimité ? Pour donner un ordre d’idée, les matchs de sept manches de la dernière Coupe du monde de baseball féminin ont duré en moyenne 2h10, un rythme déjà proche de celui d’un match de MLB standard, ce qui relativise la nécessité d’un chrono strict.

Rendez-vous le 1er août !

C’est dans ce contexte, à la croisée d’une histoire longue et d’un momentum inédit pour le sport féminin (audiences historiques pour les WNBA Finals, records pour la Women’s College World Series, expansion de l’AUSL en softball), que la WPBL s’apprête à ouvrir sa saison inaugurale. Sept manches par match, un Robin Roberts Stadium à Springfield (Illinois) comme site neutre pour toutes les rencontres : la formule est pensée pour être visible, diffusée nationalement, et durable.

Comme le résumait Justine Siegal : « Le prochain chapitre commence cet été. Nous espérons que vous nous rejoindrez pour écrire l’histoire. »

Plus d’un siècle après Amanda Clement et Lizzie Arlington, plus de 90 ans après Jackie Mitchell, et plus de 70 ans après les Rockford Peaches, les femmes n’ont jamais cessé de jouer au baseball. Ce qui change en 2026, c’est qu’elles auront enfin, à nouveau, une ligue à elles, et un héritage européen, français en tête grâce à Mélissa, qui s’y écrit déjà en direct.


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