Débat : l’Opener est-il le nouveau Closer?

C’est une nouvelle tendance qui tente de se faire sa place en MLB depuis l’an dernier, mise au gout du jour et de l’époque par Kevin Cash, le manager des Rays. Pourquoi cantonner les releveurs à un rôle de relève quand on pourrait les utiliser en ouverture d’un match? Pourquoi ne pas utiliser un « Opener », qui prendrait le soin d’écorcher le haut de l’ordre de batte avant de donner la balle au starter, devenu alors le « Bulk Guy », lui qui fera tout de même le plus gros du travail? Si l’idée a été considérée dans le passé, elle n’a jamais été prise véritablement au sérieux jusqu’à 2018, donc. C’est le rookie Ryan Yarbrough qui en a été le principal cobaye, lui qui a démarré seulement six matchs la saison dernière, pour un total de 147.1 manches lancées, tandis qu’après quelques expérimentations, Ryne Stanek s’est imposé comme l’Opener en Chef (66.1 IP, 29 matchs démarrés, et un bilan de 2-3 pour un ERA de 2.98 en 2018) des floridiens.

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Alors on en a discuté un peu, et même si on est plutôt d’accord sur le fond, chez TSO, on aime bien s’engueuler pour le principe. Alors, gimmick organisationnel ou idée de génie sabermétrique ? L’Opener change-t-il vraiment quelque chose ou est-il simplement de la poudre aux yeux, un changement d’ordre qui ne changera pas la donne puisque le starter/bulk guy devra toujours faire son travail de sape et les releveurs leur travail de sniper ? Bastien deGrom vs Julian Ortiz.

Bastien : On va bien être obligé de démarrer par un lieu commun inévitable. Cela fait plus d’un siècle que l’organisation des lanceurs d’une équipe se fait autour d’un starter, capable de lancer 100 pitches ou plus, et d’un groupe de releveurs de plus en plus nombreux et de plus en plus spécialisés au fil du temps, capable de prendre le relais sur de courtes périodes, un out, une manche ou quelques innings. Si personne n’a véritablement expérimenté un rôle d’opener auparavant, c’est peut-être parce qu’il n’a aucune véritable raison d’être. Le rôle du starter est d’être capable d’affronter un line-up de MLB trois ou quatre fois sur un match, il a la force et l’endurance pour faire face aux meilleurs batteurs à plusieurs reprises, et devrait donc pouvoir entamer la partie sans crainte. A l’inverse, un releveur est souvent limité à une vingtaine de pitchs, et habitué à faire face à des batteurs déjà fatigués après plusieurs passages au bâton…

-Julian : Tout d’abord, cette révolution dans l’utilisation des lanceurs est marginale pour le moment car c’est un modèle conçu pour exploiter un adversaire particulier et optimiser un roster loin d’être idéal. Ce n’est pas par hasard que les Rays ont été les premiers à se lancer dans l’aventure. Forcés par les propriétaires du club à réduire la payroll début 2018, les Rays n’avaient tout simplement pas assez de starters au niveau dans leur rotation, il suffit de regarder leur effectif le 31 juillet dernier après les trades d’Archer et Eovaldi et pendant que Snell était blessé pour se rendre compte de l’étendue du problème.

rays rotation depth

Saluons l’audace de Kevin Cash qui n’a pas eu peur d’aller à l’encontre de tous les préjugés, à l’image de cette équipe des Rays remportant 90 victoires en 2018 et affichant le meilleur bilan de 2019 à ce jour. Tout ceci porte à croire que l’Opener serait une solution d’urgence lorsque la maison brûle mais ce n’est pas dans ce cadre que l’idée est née. La raison principale pour utiliser un Opener est de se donner les meilleures chances de gagner un match. Le jeu évolue vite, surtout au meilleur niveau, et les stratégies employées doivent s’adapter aux tendances du jeu. Qui aurait pensé dans les années 70 que le rôle de Closer, cantonné à la 9ème manche, prendrait tant d’importance et s’étendrait même pour créer le rôle de Setup ? Il y a toujours eu des lanceurs partants et il y en aura toujours. Et les managers ont toujours choisi leur alignement offensif en fonction du lanceur partant adverse. Mais pourquoi ne pas, de temps en temps, envoyer en 1ère manche un lanceur qui saura réduire au silence les meilleurs frappeurs adverses ? Pourquoi envoyer un starter médiocre se fatiguer en vain face à Mike Trout (191 wRC+ en 2018) quand il pourrait arriver frais face à Zack Cozart (84 wRC+) ?

Bastien : Tu parles de permettre aux starters de rentrer dans leur match avec moins d’adversité, mais n’est-ce pas l’inverse, justement ? Imagine annoncer à l’un de tes lanceurs partants qu’il ne s’occupera pas des gros pour entamer la partie ? S’il n’est pas un as, il le sait probablement déjà, mais n’est-ce pas lui montrer au grand jour qu’il n’a pas toute ta confiance ? Et quel message est envoyé à l’adversaire, aux batteurs qui suivent dans le line-up et qui n’ont pas le « plaisir » d’être pris en charge par l’Opener ? J’ai du mal à imaginer que des starters de Major League soient confortables à l’idée d’employer un « chaperon » qui leur mâche les grosses battes avant de leur laisser le tout-venant…
Au niveau statistique, et au cœur d’une saison plutôt bizarre chez les lanceurs des Rays, difficile d’estimer pour sûr quel fut l’impact de l’utilisation de l’Opener pour Yarbrough : le rookie termine la saison avec une fiche de 16-6 et un ERA de 3.91, dans l’une des équipes les plus productives de MLB au bâton (.258, troisième de MLB), l’une des plus efficaces défensivement (DER de .709, troisième des Majors) et créditée d’un bilan de 90 victoires. Alors, le succès de Yarbrough était-il principalement dû à l’efficacité de ses coéquipiers du lineup ? (une question qui pourrait également se poser au sujet du Cy Young Blake Snell, sans mettre en cause les capacités des deux lanceurs).

L’Opener, solution permanente ou attelage de circonstance

Julian : Il est évident qu’on ne va pas demander à Max Scherzer ou à Madison Bumgarner de laisser leur place à un releveur dans la première manche. L’Opener n’est pas là pour les aces mais pour les lanceurs de fin de rotation. Quel est le point commun entre Yarbrough, Chirinos et Beeks ? Tous les trois étaient des rookies en 2018. L’adrénaline fait souvent mal aux starters rookies. Ils étaient non seulement faciles à convaincre de laisser leur place mais surtout ils avaient le profil parfait de « bulk guy ». On peut légitimement trouver au moins un starter par équipe de MLB qui profiterait d’entrer dans le match plus tard que dans la 1ère manche. Le titre de « bulk guy » n’est pas flatteur et je préférerais les appeler « headliners » ou tête d’affiche. Car c’est bien de cela qu’il s’agit quand on parle de starter : le joueur représentatif du match. Quel changement pour Jalen Beeks, bloqué en AAA chez les Red Sox, de devenir une fois par semaine la tête d’affiche pour les Rays !

Il est toujours difficile d’évaluer l’influence d’un changement stratégique sur un joueur en particulier mais il est évident que Yarbrough n’aurait pas affiché un bilan de 16-6 s’il avait dû se sortir lui-même de la 1ère manche dans chacun de ses matches. En 2018 il était l’un des 5 seuls lanceurs avec un ERA au-dessus de 3,5 et au moins 14 victoires, tout en lançant beaucoup moins de manches (147) que ses semblables. On peut se demander ce qu’auraient donné les 196 manches de German Marquez et son ERA de 3,77 si les Rockies avaient utilisé un Opener pour lui. Sûrement mieux qu’un bilan de 14-11. Ce qui est certain, c’est la 1ère manche d’un match est celle qui voit le plus de runs marqués en moyenne : 0,5 run par manche de différence entre la 1ère et les autres. Ceci réflète la tendance actuelle à placer des frappeurs plus puissants que rapides en 1 et 2 dans le lineup, plutôt qu’en 4 et 5. Les équipes qui adaptent l’utilisation de leurs lanceurs à cette tendance prennent un avantage sur les autres. En 2018 les différents Openers avaient un ERA de 3,53 tandis que la moyenne en MLB en 1ère manche était de 4,58. Une sacrée différence.

-Bastien : Je comprends la logique. Mais il y a le revers de la médaille. Si ton Opener se rate sur son entrée en jeu, comme ce fut notamment le cas pour Sergio Romo lors de ses troisième et surtout quatrième (0.1 IP, 2H, 1BB, 3ER) starts en 2018, comme ce fut également parfois le cas pour Ryne Stanek la saison dernière (Bizarrement, ce genre de scenario semble s’être presque toujours présenté face à Baltimore)…
Si ton opener se rate donc, non seulement tu perds une gâchette précieuse pour la fin de match, à un moment ou le choix du bon profil est crucial pour conserver un score ou stopper l’hémorragie (et évidemment, n’oublions pas qu’un opener sera, par définition, l’un de tes meilleurs releveurs), mais tu mets également ton « Bulk Guy » en position inconfortable, derrière au tableau d’affichage et sans la sérénité – même temporaire – d’un match débuté sur le score de 0-0. Alors bien entendu, cela ne signifie pas automatiquement une défaite, et cela permet aussi, à l’occasion, de booster les statistiques du « Bulk Guy » en attribuant le « L » au collègue Opener, mais on sait que rien ne compte plus pour un Starting Pitcher que de pouvoir avoir le contrôle de son propre destin et une feuille blanche a l’ouverture des hostilités. Commencer un match avec trois points de retard est une toute autre histoire…

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Ryne Stanek – L’homme qui révolutionnera le baseball?

-Julian : Pour bien comprendre l’Opener, il faut juste le voir comme une permutation entre le starter et l’un des releveurs de setup. Au lieu d’envoyer Monsieur Setup en 7ème manche après 6 bonnes manches de Monsieur Starter, Monsieur Setup entre dans la 1ère manche et Monsieur Starter va de la 2nde à la 7ème. Rien n’oblige non plus à « gâcher » l’un des meilleurs releveurs du bullpen. Stanek est moins bon que Alvarado, Castillo et Roe pour les Rays. Tout est une question de matchup. Le manager doit identifier quel lanceur il préfère utiliser contre chaque frappeur adverse. C’est ce qui conduit aujourd’hui à voir des releveurs alterner entre la 8ème et la 9ème manche, car les matchups varient à chaque match.  Pourquoi attendre et espérer d’être devant après 6 manches pour envoyer un lanceur de setup ? On ne sait même pas si le matchup sera bon. Autant l’envoyer dans la 1ère manche si le matchup est avantageux. S’il se rate, cela ne change pas grand chose. Vaut-il mieux perdre son avance en fin de match ou commencer la partie derrière ? Il n’y a pas vraiment de différence. Au moins l’Opener est censé se rater moins souvent, et quand c’est le cas il reste encore du temps pour revenir au score.

Alors, l’Opener, vraie bonne idée ou gimmick ? Le poste deviendra-t-il un standard du baseball, comme celui de closer ou celui de setup-man, dans un sport ou les releveurs prennent de plus en plus de place aux dépens des mangeurs d’innings ? Si les Rays ont été la seule franchise à utiliser un Opener de manière régulière, plusieurs franchises ont expérimenté le poste lors de la saison 2018, notamment les Athletics (à 9 reprises, 4-5, 1.86), les Dodgers pour amortir la charge de travail des starters lors d’une série de blessures, ou encore les Brewers, utilisant leur starter Wade Miley pour arracher le premier out du match 5 des NLCS.

Cela tend à confirmer que l’Opener est considéré comme une option viable et utile par un nombre conséquent de GMs et Managers de MLB. De là à en faire une tendance généralisée et le futur de la première manche, il y a un pas que le sport n’a pas encore franchi. En attendant, ce sont les modèles statistiques qui s’adaptent à cette évolution : Baseball Reference, FanGraphs et Baseball Prospectus ont tous adapté leur mode de calcul du WAR pour refléter ces deux nouveaux postes qui n’existaient pas jusqu’à présent (dans le calcul traditionnel, l’Opener serait vu comme un starter moyen et le « Bulk Guy » comme un releveur alignant beaucoup d’innings mais peu efficace en termes de K/9 notamment). Quant à l’agent de Ryan Yarbrough, il a fait bouger les modèles en financier en obtenant que son lanceur soit récompensé pour ses presque 150 innings et non ses 6 starts, ce qui aurait impliqué une perte financière considérable pour le Rookie en termes de bonus liés à ses contrats équipementier et ses futurs discussion d’arbitration.

Alors que démarre la saison 2019, tout semble en place pour que le concept d’Opener puisse se démocratise à l’ensemble de la MLB, au gré des situations pour certaines franchises, en tant que pratique standard pour d’autres. Une seule question reste désormais en suspens : la MLB est-elle véritablement prête à l’adopter ?

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