Bob Kendrick « Jackie portait littéralement 21 millions d’afro-américains sur ses larges épaules » – Jackie Robinson Day

Depuis 2004, chaque 15 avril, la Major League Baseball célèbre le Jackie Robinson Day, en l’honneur de ce fameux 15 avril 1947 où Jackie Robinson, joueur afro-américain, fut le premier a brisé la Color Line ségrégationniste qui interdisait depuis les années 1880 les joueurs noirs de participer aux Ligues Majeures et Mineures de Baseball. Un jour historique qui marqua à tout jamais la nation américaine. Pour appréhender la symbolique du Jackie Robinson Day dans l’histoire des États-Unis et du baseball, nous vous proposons l’interview d’un spécialiste du baseball afro-américain, Bob Kendrick, président du Negro Leagues Baseball Museum à Kansas City.

Bob Kendrick, amateur de golf également, devant la statue de Satchel Paige, l’un des plus grands lanceurs du baseball, au Negro Leagues Baseball Museum – crédit : Kansas City Star

Le 15 Avril, l’Amérique fête le Jackie Robinson Day. Pouvez-vous nous expliquer ce que cette date représente pour le pays, et pour le sport américain en particulier ?

Quand Jackie Robinson a brisé la barrière de la couleur en Major League Baseball, ce n’était pas simplement un épisode du Mouvement pour les Droits Civiques, ce fut le véritable début du Mouvement pour les Droits Civiques. Son courage pour entrer sur le terrain en tant que joueur des Brooklyn Dodgers a aidé l’Amérique à aller de l’avant socialement, d’une manière que peu auraient pu alors imaginer. Peu de gens sont conscients, cependant, que la carrière de joueur de baseball professionnel de Jackie a commencé à Kansas City, Missouri, avec la grande équipe des Kansas City Monarchs dans les Negro Leagues.

En France, Jackie Robinson est souvent présenté comme le premier joueur afro-américain de la MLB, ce qui n’est pas tout à fait exact. Quels furent les premiers joueurs noirs des Ligues Majeures ?

Moses « Fleetwood » Walker fut le premier joueur noir connu pour avoir joué dans ce qui était l’équivalent des Ligues Majeures à la fin du dix-neuvième siècle. Jackie fut le premier dans ce que l’on peut appeler l’ère contemporaine de la Major League Baseball.

Comment la ségrégation s’est-elle imposée au baseball professionnel ?

Aussi incroyable que cela puisse paraître, il n’y a jamais eu de règle écrite interdisant aux noirs de jouer au baseball, juste un « Gentlemen’s Agreement » qui convenait que si vous permettiez à un noir de jouer pour vous, vous ne pouvez pas jouer avec nous. Relayé par des joueurs stars blancs du sport, comme Adrian « Cap » Anson, ce sentiment a empêché les joueurs noirs nés en Amérique, et les Hispaniques à la peau sombre, de jouer dans les Ligues Majeures pendant six longues décennies, jusqu’à ce Jackie Robinson brise la barrière de la couleur.

Comment les Afro-Américains se sont-ils organisés, après leur exclusion du baseball professionnel ?

En 1920, Andrew « Rube » Foster réunit huit propriétaires d’équipes de baseball noires lors d’une réunion au YMCA de Paseo, à Kansas City, MO. De cette rencontre naquit la Negro National League, la première ligue organisée et viable du baseball noir. Les Negro Leagues allait rester en activité pendant quarante ans (1920-60).

Comment définir le baseball pratiqué dans les Negro Leagues ?

À cette époque, le baseball des Ligues Majeures était principalement un jeu de base à base. Un joueur atteignait le premier but, un autre le faisait avancer, puis les gros frappeurs suivaient pour le faire marquer. À l’inverse, le jeu dans les Negro Leagues était rapide, instinctif et agressif. Les joueurs utilisaient le bunt pour atteindre le premier coussin ; puis ils volaient le second, le troisième et, si vous ne faisiez pas attention, continuaient jusqu’à voler le but. C’était un baseball beaucoup plus attractif, et c’est ce style particulier qui attirait les fans Noirs comme Blancs, qui étaient souvent assis côte à côte pour regarder ce que certains considéraient comme le meilleur baseball joué à cette époque. Sans aucun doute le plus excitant à regarder.

L’artiste Kadir Nelson a su sublimer le baseball des Negro League dans ses oeuvres

Quelle était la relation entre les Negro Leagues, et les autres minorités exclues ou marginalisées par les Ligues Majeures ?

Les Negro Leagues offraient un terrain de jeu pour les joueurs noirs comme hispaniques, leur permettant de montrer leur talent parfois égal a celui des meilleurs joueurs du monde. Aux États-Unis, les athlètes hispanophones à la peau sombre n’étaient pas non plus autorisés à jouer dans les Ligues Majeures, et eux aussi trouvaient leur place dans les Negro Leagues. Quand Jackie Robinson a brisé la barrière de la couleur, il l’a fait pour tous les joueurs de couleur qui aimaient ce superbe sport.

De nombreux joueurs Afro-américains ont participé à la Ligue Hivernale, à Cuba. Il semblait y avoir une connexion très forte entre baseball Afro-Americain et Latin.

Les joueurs des Negro Leagues furent souvent les premiers Américains à venir jouer au baseball dans les pays hispanophones. Ils étaient accueillis en héros. Ils dormaient dans les meilleurs hôtels et mangeaient dans les meilleurs restaurants que ses pays pouvaient offrir. Et puis ils revenaient aux États-Unis et étaient considérés comme des citoyens de seconde classe. Du coup, de nombreux joueurs des Negro Leagues considéraient ces pays hispanophones comme leur pays, car dans ces pays ils n’étaient pas des joueurs de baseball noirs… Ils étaient juste des joueurs de baseball.

Une autre « minorité » du baseball a connu son apogée dans les Negro Leagues : les femmes. Trois d’entre elles ont joué dans la Ligue. Qui étaient-elles ?

Trois femmes ont joué dans les Negro Leagues : Toni Stone, Mamie « Peanut » Johnson et Connie Morgan. Elles étaient des pionnières, des femmes qui ont joué avec et contre des hommes dans les Negro Leagues. Stone fut la première à jouer. Mamie « Peanut » Johnson est la seule de ces trois femmes à être encore en vie. Il y avait aussi une femme propriétaire de club dans les Negro Leagues, Effa Manley. Mme Manley et son mari, Abe, étaient propriétaires des Newark Eagles, mais c’est elle qui gérait l’équipe au jour le jour. Elle connaissait le fonctionnement du baseball aussi bien que n’importe quel propriétaire de franchise. Elle devint la première femme nominée et admise au Temple de la Renommée du Baseball, en 2006.

Jackie Robinson a fait face à une forte opposition à son arrivée en MLB. Comment cela a-t-il affecté les autres joueurs afro-américains qui l’ont suivi ? Quel a été l’impact sur les Negro Leagues ?

En brisant la barrière de la couleur en MLB, Jackie Robinson a ouvert la porte aux autres jeunes stars noires, qui pour beaucoup quittèrent les Negro Leagues pour rejoindre les Ligues Majeures. Cette fuite des talents des Negro Leagues a finalement provoqué la fin de la Ligue.

Malgré la fin de la barrière de la couleur en MLB, les lois de ségrégations sont restées en vigueur pendant presque deux décennies après l’arrivée de Jackie Robinson aux Dodgers. Comment les joueurs et les clubs se sont-ils adaptés à cette situation ?

Le challenge proposé à Jackie était énorme. Et même si le baseball avait ouvert ses portes, le pays n’en avait pas fini avec la ségrégation. Il y avait encore des endroits ou Jackie ne pouvait pas manger avec ses coéquipiers ou dormir dans le même hôtel, mais on attendait de lui qu’il rentre sur le terrain pour jouer à un niveau égal ou supérieur à celui de ses coéquipiers, pour être accepté. En plus de cela, Jackie ne jouait pas que pour lui, il portait littéralement 21 millions d’afro-américains sur ses larges épaules. S’il avait échoué, toute la population noire aurait échoué avec lui.

Moment d’histoire quand le manager des Phillies Ben Chapman fut contraint à cette photo et des excuses en mai 1947 sous la pression de l’opinion publique, des Dodgers et de diverses personnalités après que la presse révéla qu’il avait demandé à ses lanceurs de frapper Jackie avec un compte de 3-0 plutôt que de donner un but sur balle

Les questions raciales sont toujours très présentes aux États-Unis, et des joueurs de NFL ou de NBA se sont exprimés publiquement au sujet des violences policières en marge du mouvement Black Lives Matter. Les joueurs de MLB, cependant, ont été plutôt discrets sur le sujet, noirs inclus. Comment l’expliquez-vous ?

Je pense que le nombre déclinant de joueurs noirs nés aux États-Unis dans les Ligues Majeures a créé une sorte de résistance à s’exprimer sur les questions sociales. À l’inverse, en NFL et en NBA, les noirs représentent une majorité des effectifs, ce qui offre une plus grande plateforme d’expression.

En Europe, le football est régulièrement exposé à des actes de racisme dans les stades. La MLB ne semble que très peu affectée par ce type de comportements. Est-ce une réalité, ou le problème est-il caché, invisible ?

Il est extrêmement rare aujourd’hui, que les joueurs de baseball de couleur soient ouvertement exposés à des insultes raciales

Pour finir, quel héritage ont laissé les Negro Leagues au baseball ?

Les Negro Leagues ont vu passer quelques-uns des plus grands talents que le sport n’ait jamais vu. Elles ont construit la passerelle qui a permis à des athlètes remarquables tels que Jackie Robinson, Larry Doby, Satchel Paige, Willie Mays, Hank Aaron, Ernie Banks ou Roy Campanella de se faire une place dans l’histoire des Ligues Majeures

Si vous souhaitez en savoir plus, on vous conseille de faire un tour chez nos amis d’Honus dont la rubrique Negro Leagues fourmille de beaux articles notamment sur l’histoire des Negro Leagues, Effa Manley, Connie Morgan, Toni Stone et Mamie « Peanut » Johnson, Ernie Banks qui ont été évoqué-es dans l’article. 

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