BLM, Negro Leagues, All Star Game 2021 : l’héritage de Jackie se rappelle à nous

Depuis la saison dernière, le monde du baseball, et particulièrement la MLB, est traversé par le bouillonnement social et politique qui agite intensément le pays en pleine pandémie mondiale. Dans un pays qu’on a souvent, à tort ou à raison, décrit comme politiquement polarisé entre deux camps irréconciliables, la MLB aurait du continuer à faire ce qu’elle a quasiment toujours fait : ne pas prendre partie, demeurer un symbole d’union nationale. Pourtant, les enjeux sociétaux ont été tels que même la MLB n’a pas pu rester dans l’ombre de l’agitation politique. Par volonté, nécessité ou obligation, elle a du embrasser pleinement tout son héritage, et particulièrement celui de Jackie Robinson. Retour sur cet héritage et son actualité en ce Jackie Robinson Day.

Je ne reviendrai pas sur la carrière du célèbre numéro 42 que porteront aujourd’hui tous les joueurs de la MLB. Vous pouvez la retrouver sur The Strike Out. Ce qui est important d’avoir en tête ici, c’est ce qu’il a accompli, sur et en dehors des terrains, comme joueur et comme citoyen. Jackie Robinson est un symbole « bigger than life » comme disent les américains. Ce fut aussi un militant des droits civiques. Tout d’abord par l’exemple, la résilience, l’excellence sportive pour faire plier les préjugés racistes et ouvrir les portes aux autres afro-américains dans le baseball et dans la société. Puis, ce militantisme par l’exemple s’est mué en action politique quand il s’est rendu compte que l’exemple ne suffisait pas, qu’il fallait hausser le ton, porter la voix plus loin et plus fort, s’engager radicalement pour le changement et obtenir ce changement radical.

Comme avec Martin Luther King, on a tendance à lisser l’image de Jackie Robinson, à garder celle de celui qui, courageux et intègre, encaisse sans broncher les injures autant que les injustices. C’est mal connaître Jackie Robinson et son héritage. Ce n’est pas lui faire honneur. C’est oublier ses prises de paroles de plus en plus radicales à mesure que le système s’opposait à la fin de la ségrégation, puis à l’égalité effective des droits civiques quand la Color Line disparue officiellement de toute la société. C’est oublier qu’il fut l’un des trois seuls soutiens, avec Hank Greenberg et Bill Veeck, à témoigner en faveur de Curt Flood contre la clause de réserve et les discriminations dans le baseball, quand le joueur des Cardinals s’opposa judiciairement à la MLB en 1970. C’est oublier qu’il milita pour le boycott des Jeux Olympiques de Mexico ’68 par les athlètes noirs afin de protester contre les discriminations raciales. C’est oublier qu’il déclara en 1972 qu’il ne pourrait plus chanter et rester debout durant l’hymne nationale comme il le faisait 20 ans plus tôt, déclarant  » Je ne peux pas saluer le drapeau; Je sais que je suis un homme noir dans un monde blanc« .

Jackie Robinson n’était pas lisse. Il n’était pas consensuel. Les circonstances et les responsabilités qu’il endossa, dans ce que l’on appelle la Great Experiment ou la Noble Experiment, l’avaient amené à réfréner sa nature revendicative pour devenir un symbole acceptable par la majorité blanche du pays, par ceux qui avaient le pouvoir tout simplement. Une manière de faire que les dominants continuent d’utiliser avec des personnalités jadis clivantes comme Martin Luther King ou Nelson Mandela.

Si je vous parle de cela, c’est parce que l’héritage de Jackie Robinson ne tient pas uniquement au joueur de 1947 avançant en terrain hostile pour briser le mur de la ségrégation. C’est aussi l’héritage d’un porte-voix radical, conscient d’avoir été autant un symbole qu’un pion dans un pays fait par et pour les blancs, un pays dans lequel un Civil Rights Act ne se suffit pas à lui-même pour changer les choses réellement au quotidien.

L’année 2020 a montré que le pays n’était pas encore guéri des horreurs qui le bâtirent telles l’esclavage et la ségrégation, pour ne parler que de celles-là. Le meurtre de George Floyd par des policiers de Minneapolis a une nouvelle fois démontré le mal profond qui rongeait l’Amérique et faisait des minorités les victimes quotidiennes de l’injustice sociale. Les mobilisations Black Lives Matter furent puissantes, résonnant dans le monde entier, y compris en France. Le monde du sport ne put échapper à cette lame de fond réclamant la justice, le respect et une réelle égalité. De par son histoire et sa sociologie, la NBA fut la première à réagir à travers des prises de position fortes par les joueurs, puis les coachs, les franchises et la ligue. Dans un premier temps, la MLB se montra plus réservée, suivant le mouvement de manière modeste. Mais en son sein, des voix commencèrent à se faire entendre, par l’intermédiaire d’anciens joueurs et de joueurs actuels. Les franchises s’exprimèrent, parfois de manière surprenante, comme le communiqué des Tampa Bay Rays évoquant le racisme systémique dans le pays et citant le Jackie Robinson militant.

 

Symbole de l’unité nationale post-guerre de sécession, ligue qui brisa la Color Line de la ségrégation avant le pays tout entier, et scène des exploits de Jackie Robinson, Roberto Clemente et Hank Aaron, la MLB n’en demeurait pas moins une ligue traditionnelle et conservatrice, faisant quelques pas en avant pour mieux préserver les intérêts du vieux monde, se targuant d’être au-dessus de la politique et des conflits sociétaux en tant que National Pastime rassembleur. Comme l’invention du baseball par Abner Doubleday, c’était plus un mythe qu’une réalité.

La MLB peut s’enorgueillir d’avoir brisé le mur de la couleur en son sein et d’avoir ainsi participé à la lutte contre la ségrégation mais son engagement resta limité. Alors que les problèmes de discriminations raciales et d’injustices sociales continuaient à miner le pays et à laisser sur le carreau, au sens propre comme figuré, des millions de personnes issues des minorités, la MLB faisait de la charité. Au mieux. C’est toujours ça mais c’est insuffisant. L’année 2020 semble avoir tout changé. Les genoux à terre lors de l’Opening Day 2020 et le boycott de matchs après l’agression de Jacob Blake par la police du Wisconsin en août ont montré que la MLB ne pouvait échapper à cet enjeu politique et social. Surtout quand joueurs et managers n’hésitaient plus à prendre la parole pour dénoncer le racisme systémique sévissant aux États-Unis, des prises de position partagées par une grande partie de la fan base.

Bien entendu, tout ceci arriva dans un contexte particulier. La pandémie en premier lieu. La crise sanitaire fut un révélateur, pour de nombreux américains, de ce qui importe vraiment dans la vie. Elle permit aussi de mettre en lumière les injustices sociales et une société peu protectrice pour les plus démunis. L’année 2020 fut également année d’élections présidentielles avec la perspective de voir être réélu le représentant d’une Amérique de la suprématie blanche, raciste, sexiste et homophobe. Trump, antithèse des combats défendus par le mouvement Black Lives Matter, est tellement polarisant qu’il fut sifflé lors les World Series 2019 dans un stade de baseball, celui des Washington Nationals. C’est dire ce que peut produire Trump, et ce qu’il représente, comme opposition. Même si les propriétaires de franchises firent majoritairement des dons au camp Républicain, comme une réaction allergique à Black Lives Matter, le monde du baseball semblait avoir adhéré à un National Pastime regardant droit dans les yeux le racisme systémique américain.

Une bascule intervenant dans un moment là encore particulier : le centenaire des Negro Leagues. L’année 2020 vit la célébration de la création des Negro Leagues par Rube Foster un siècle plus tôt. Ces Ligues Noires, créées pour offrir aux joueurs afro-américains leurs propres Ligues Majeures, dont ils étaient exclus depuis 1887, permirent aux noirs américains de retrouver de la fierté grâce à un jeu capable de concurrencer, voire de surpasser le baseball des blancs. Le Black Baseball écrivait ainsi sa propre histoire grâce à Satchel Paige, Josh Gibson, Oscar Charleston, Judy Johnson, Cool Papa Bell ou encore Buck O’Neil. Ils tracèrent la voie des Jackie Robinson, Willie Mays, Hank Aaron, Roberto Clemente, Frank Robinson, Rickey Henderson, Reggie Jackson, Barry Larkin, CC Sabathia et autres Mookie Betts. En cette année centenaire des Negro Leagues, alors que l’Amérique de 2020 avait palpité au rythme de Black Lives Matter s’opposant au Trumpisme, la MLB et le National Baseball Hall of Fame leurs offrirent, en décembre dernier, le statut de Ligues Majeures. Même si cet honneur pose la question d’une reconnaissance tardive et d’une reconnaissance finalement confisquée durant longtemps par un baseball dominé par les blancs et validé par ce même baseball, il reste néanmoins un énième symbole des avancées de la MLB depuis le meurtre de George Floyd. Au sein de la ligue, une étape a été franchie et les langues se délient pour assumer un monde plus juste en dénonçant celui que nous avons sous les yeux.

Martin Luther King et Jackie Robinson, deux icônes radicales dont l’héritage est lissé pour contrer les revendications actuelles de mouvements comme Black Lives Matter.

La nouvelle preuve de ces avancées est sans nul doute le déplacement du All-Star Game 2021 d’Atlanta à Denver. La MLB a pris une position forte contre la loi de l’Etat de Géorgie menaçant le droit de votes des minorités et des plus démunis, rejoignant les demandes de boycott émanant même des siens, comme le manager de l’équipe championne, Dave Roberts des Los Angeles Dodgers. Bien sûr, on peut penser que la MLB était coincée, forcée à prendre cette décision alors que le All-Star Game devait rendre hommage à Hank Aaron, décédé en janvier dernier, icône de la lutte contre le racisme par la résilience, lui qui, malgré les menaces de mort et injures racistes, avait battu le record de homeruns en carrière de Babe Ruth en 1974, avec son équipe des Braves d’Atlanta.

Forcément, célébrer une telle icône, qui s’était en plus engagée dans la promotion pour le vote de tous à la dernière présidentielle, et une telle histoire au sein de l’État qui vit ses exploits mais aussi une loi aussi problématique, contraire à ce que représente Hank Aaron et son héritage, aurait été difficile à assumer. Quelques soient les motivations réelles de la MLB, la décision fait date. Et elle reçoit le soutien d’une majorité de fans de la MLB, comme le montre un sondage de Morning Consult où 62% des die-hard fans de la MLB soutiennent la décision de Rob Manfred, indiquant bien que le nouveau positionnement de la ligue, ancré dans le réel, correspond plus à son époque qu’à sa tradition.

La MLB semble donc, pour le moment, avoir cessé d’être une ligue aseptisée et conservatrice, où seule compte la réussite du business. Elle n’est plus au-dessus des enjeux de société et donc finalement absente. Elle a été happée par l’Amérique réelle. Ce baseball qui représentait jusque-là une Amérique fantasmée, pastorale, unie et nostalgique, commence un nouveau chemin dans les pas du réel héritage de Jackie Robinson : ne pas se contenter d’une belle histoire pour avancer à petits pas vers une société plus juste. Au contraire, exiger cette société plus juste en nommant les problèmes et en s’engageant pleinement. Car briser un mur ne sert à rien s’il continue de bloquer le chemin à la majorité. Jackie Robinson finit par le comprendre. Il ne voulait plus être l’acteur principal d’une pièce de théâtre écrite par ceux qui avaient bâti et perpétué cette société injuste. Il a agi pour changer les choses en profondeur. Radicalement.

« La vie n’est pas un sport de spectateurs. Si vous passez toute votre vie dans la tribune à regarder ce qui se passe, à mon avis, vous perdez votre vie. » Jackie Robinson

Jackie Robinson à un piquet de grève sur un site de construction à Brooklyn en 1963

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