Replay – Sandy Koufax: le bras gauche de Dieu

Ceci est une version mise à jour de l’article original de J-Sé Gray paru le 01 juillet 2017

Sandy Koufax est un mystère. Un fantôme. Il suffit de voir sa belle gueule pour comprendre. Un sourire pincé sous un regard sombre, mystérieux, presque noir avec cette étincelle dans l’œil. Une posture réservée, polie, pour un homme pudique. Oui, Sandy Koufax intrigue, fascine, envoute même. Tous aimeraient comprendre qui se cache derrière cet homme.

 

Lors de l’annonce de l’arrêt de sa carrière, le 18 novembre 1966, Koufax est au sommet de son art et sort de sa meilleure saison. Il n’a que 30 ans. A la fin de la conférence de presse, certaines journalistes sont en pleurs, les hommes présents s’alignent pour recevoir un autographe.

Depuis 6 ans, il déploie un jeu parfait au 4 coins du pays, enchaînant no-hitters et les blanchissages, au rythme d’une quarantaine de matchs par an. Sa légende s’inscrit à Chavez Ravine, le tout Hollywood se presse pour le voir jouer.

Mais ce battage médiatique, Sandy n’y est pas sensible. C’est un taiseux, certains diraient un ermite, voir un rustre, en tout cas, un homme avec des convictions. Les flashs, les sollicitations médiatiques, les tapis rouges, il préfère les esquiver. Un mec tellement secret que, lors de son cursus à l’université de Cincinnati, étudiant en architecture et inscrit au programme de basketball, il ne dit pas à ses parents qu’il est également dans le programme de baseball. Tellement discret et modeste que sa mère lui réclame un exemplaire de son autobiographie de 1966, « tu ne me dis jamais rien » lui lance-t-elle.

En effet, Sandy ne dit jamais rien. Et surtout pas à propos de son père biologique, Jack Braun. Parce que Sanford Koufax s’appelle Sanford Braun. Né le 30 décembre 1935, ses parents Evelyn et Jack divorce juste trois ans après. Et à partir de 1944, Sandy n’entend plus parler de son père, celui-ci s’étant remarié et ne payant plus la pension alimentaire. Evelyn se remarie, avec Irving Koufax, qui adopte Sandy. « Quand je parle de mon père » écrit Sandy dans son autobiographie, « je parle d’Irving Koufax, qui a été tout ce qu’un père peut être ». Durant sa carrière Sandy joue plus d’une fois au Shea Stadium. Devant un certain Jack Braun, placé quelques rangs derrière le banc des visiteurs. Sandy lui, ne l’a jamais su.

Même lors de son après carrière, alors analyste sur NBC, il lui est difficile de parler de lui. Pas facile quand tu dois commenter pendant 3h et que ton collègue n’attend que des anecdotes pour intéresser les spectateurs. Sandy quitte le job au bout de la sixième année, ayant encore 4 ans dans son contrat.

De toute façon, à la base, le baseball n’était pas un choix de carrière pour Sandy. Il jouait 1ere base avec son copain Fred Wilpon (futur propriétaire des Mets) dans son équipe au lycée Brooklyn’s Lafayette, mais était surtout reconnu pour ses talents de basketteur, aidé par un bon physique (1.89, près de 100 kg à l’époque).

Lafayette High Basketball Team : #16 Koufax

Le basket lui permet de pouvoir financer une partie de ses études à l’université de Cincinnati. Arrivant sans bourse sportive, ni recrutement préalable, il s’inscrit dans l’équipe de basket et ses performances lui permettent de décrocher une bourse partielle. Et durant le printemps 1954, il est pris dans l’équipe de baseball de la fac, entrainée par le coach assistant de l’équipe de basket. Ses performances lui valent d’être supervisé par les Dodgers, sans suite.

Mais le virus du baseball l’a eu. Dès lors, toujours sans rien dire à sa famille, Sandy participe à plusieurs essais pour différentes équipes de MLB, les Giants au Polo Grounds, les Pirates à Forbes Field et les Dodgers à Ebbets Field. Il y déploie son unique arme, sa fastball. Un lancer dont Sam Narron  fait les frais. Alors entraîneur à Pittsburgh, Narron capte une balle du jeune à l’essai et se fracture le pouce.

Branch Rickey, alors GM des Pirates, voit « le meilleur bras jamais vu », mais les Pirates ne le signe pas, et Sandy s’engage auprès des Dodgers, via leur scout Al Campanis.

« There are two times in my life the hair on my arms has stood up: The first time I saw the ceiling of the Sistine Chapel and the second time, I saw Sandy Koufax throw a fastball. »    – Al Campanis

Les Dodgers le signe pour un salaire de 6 000$ (58 000$ de nos jours) en lui offrant un bonus de 14 000$ (135 000$ de nos jours), argent qui doit servir à Sandy pour financer la fin de ses études d’architecture, au cas où le baseball ne fonctionne pas. Notre Sandy reste terre-à-terre malgré l’agitation qui commence à arriver dans sa vie.

Justement, ce bonus, appelé baby bonus, est une spécificité du baseball entre 1947 et 1966. Les règlements de l’époque stipulent que tous joueurs ayant signé pour un bonus de plus de 4 000$ ne pouvait pas être envoyé en ligue mineure et devait être aligné dans les majeurs pendant 2 ans minimum.

Koufax arrive donc en 1955 chez les Brooklyn Dodgers, dans le roster principal duquel un certain Tommy Lasorda vient d’être éjecté, pour lui faire de la place !

Babyface Sandy

Le jeune Sandy, malgré la volonté de bien faire, n’a pas l’expérience du baseball que peuvent avoir ses partenaires, et les premières saisons à Brooklyn sont difficiles. Il a énormément de difficultés à contrôler sa fastball. Il est donc limité à 200 manches lancés en 3 saisons, pour 9 victoires et 10 défaites. Mais surtout, seulement 180 strikeouts et près de 110 walks sur la période 1955-1958. La frustration prime chez Sandy, voir la déprime. Le plus souvent, il est en colère contre lui-même et s’enferme dans sa coquille. Conscient de son potentiel, Jackie Robinson, lors de sa dernière saison en 1956, entre souvent en conflit avec le coach sur la non utilisation du jeune Sandy.

Arrive 1958 et le déménagement de la franchise à Los Angeles. Les Dodgers compte sur Sandy Koufax et un autre de leur diamant brut, Don Drysdale. Après une saison 1958 mitigée, les Dodgers commencent à avoir du succès, suivant l’ascension de Don Drysdale, All-Star et NL strikeout leader en 1959. Le parcours de Sandy est toujours chaotique, entre manque de contrôle et blessures, le potentiel tarde à s’exprimer.

Les Dodgers gagne la National League et affronte les Chicago White Sox en World Series. N’ayant pas participé au sacre de 1955, Sandy apparaît en relève dans le match 1 et obtient le départ du match 5, qui se soldera par une défaite, mais la victoire finale est au Dodgers.

A maintenant 25 ans, Sandy Koufax a deux World Series dans la poche, mais est clairement frustré de son utilisation et demande son échange. A la fin de la saison 1960, il envisage même sérieusement de quitter le baseball, ne réussissant pas à atteindre les objectifs qu’il se fixe. En plus, il a investi dans une boîte d’électronique qui marche pas mal, donc…

Sandy arrive au Spring Training 1961 affuté comme jamais. Ses objectifs personnels sont toujours aussi haut, et il se donne une dernière chance d’y arriver, ayant même travaillé sa balle courbe pour l’ajouter à son arsernal. Mais le début du camp n’est pas à la hauteur de ses espérances. Son contrôle laisse toujours à désirer et sa frustration est palpable. C’est alors que le scout Kenny Myers découvre le défaut de la routine de Koufax. Lors de la préparation de son lancer, il tourne tellement sa tête vers l’arrière qu’il perd de vue la cible. Corrigeant cela, le camp se poursuit et, même si son contrôle s’améliore, il remplit les bases sur walks lors des 12 premiers lancers de son premier match. C’est le moment que choisit Norm Sherry pour donner LE conseil qui va transformer Sandy Koufax en machine à gagner : « Petit, mets moins de vitesse dans ta balle pour un meilleur contrôle ». Pif, paf, 3 lanceurs éliminés, no-hitter sur 7 manche. La légende est en marche.

La saison 1961 marque donc le début de la domination de Sandy Koufax et des Dodgers sur la National League, jusqu’à cette fameuse retraite en 1966. Double All-Star en 1961 (il y avait deux All-Star Game à l’époque), il finit avec un record de 18 v – 13 d et bat le record vieux de 58 ans de Chrissy Mathewson de strikeouts en une saison avec 267.

Le déménagement du Coliseum vers le « pitcher-friendly » Dodgers Stadium en 1962, finira d’établir Koufax comme une référence de son temps. Après être devenu le leader des strikeouts en 1962, la saison 1963 s’avèrera être le joyau de la couronne Koufax, avec un premier Cy Young à l’unanimité (le trophée est décerné à un seul vainqueur jusqu’en 1966) , un titre de MVP, une Triple Couronne de lanceur (leader en victoire, ERA et strikeouts), le titre de la National League et les World Series, titre de MVP des Series à la clé.

 Dans le sillage de Koufax, les Dodgers créent un élan populaire sans précédent dans la Californie du Sud et assoie la popularité du baseball sur la côte ouest. Sandy continue d’enfiler les trophées, les victoires et les records comme des perles, gagnant deux autres Cy Young à l’unanimité, 2 autres World Series (1965, 1966), 2 autres Triple Couronnes (1965, 1966), un match parfait en 1965, 4 no-hitters en 4 saisons. N’en jetez plus. Ah, 2 autres triples couronnes (1965,1966) qui le mettent au firmament des lanceurs, avec Cy Young et Grover Alexander. Ce sont les 3 seuls ayant remporté 3 triple couronnes dans leur carrière, et Koufax le seul après 1920 !

9 septembre 1965, 4e no-hitter en carrière, cette fois-ci à domicile contre les Cubs.

Walt Disney, Kirk Douglas, John Wayne ont des abonnements à l’année au Dodgers Stadium, the place to be. Walter O’Malley a fait ses comptes et dès que Drysdale joue, 3 000 spectateurs s’ajoute à la moyenne, et c’est 8 000 qui s’ajoute quand Koufax joue.

Dès lors, le dynamique duo se retrouve avec 40% des matchs à disputer, avec une tendance à l’époque à terminer ce que l’on avait commencé, et donc à se retrouver avec 35 à 40 matchs complets en fin de saison.

Le taciturne et maintenant épanoui Sandy Koufax prend conscience de son statut de superstar et des conséquences qui en incombent très vite. C’est pour lui une responsabilité envers ces co-équipiers de bien jouer, une bonne performance de sa part durant la saison et le salaire de la plupart de ses camarades doublent à la fin de l’année. Il est donc conscient de sa valeur et, après plusieurs tentatives de négociation durant la saison 1965 avec le propriétaire Walter O’Malley, exige une augmentation de salaire, ainsi que son compère Drysdale.

Les 2 stars sont vues comme des hérétiques par les suiveurs du club, ainsi que par bon nombre de leur co-équipiers. A l’époque, pas de marché des agents libres, pas de négociations salariales, pas de convention collective. Le propriétaire est Dieu le père, ses décisions unilatérales et non-négociables. Ce n’est pas un souci pour Sandy de subir les colères du public. Il en avait eu un avant-goût en 1962, lorsque Maury Wills, alors en passe de battre le record de bases volées de Ty Cobb, lui faisait lire le courrier des « fans », enchaînant menaces de mort et insultes racistes envers Wills.

Drysdale et Koufax vont donc jusqu’à l’ultime arme des joueurs de l’époque, le refus de jouer. Pendant un mois, durant le Spring Training 1966, aucun des 2 ne sera présent au camp. Ils pousseront même le vice jusqu’à organiser une conférence de presse depuis le plateau de tournage du futur film dans lequel ils apparaitront.

Koufax et Drysdale, avec leur avocat, spécialiste en showbiz, annonce leur holdout depuis un plateau de tournage.

Les 2 aces obtiennent gain de cause, grâce à leurs réputations, et montre la voie à suivre pour les joueurs, l’union, en l’occurrence une union de 2.

Ce statut de superstar le place aussi en position de force lorsqu’il s’agit de défendre ses opinions. Koufax peut ainsi vivre pleinement et librement sa religion et ne pas jouer le match 1 des World Series le 6 octobre 1965, jour de Yom Kippour, le jour le plus saint du calendrier hébreu. Ce n’est pas la première fois qu’il eut placé sa foi avant le baseball, ne jouant pas le match 4 des Series de 1959 tombant sur le nouvel an hébreu (Rosh Hashanah), et ne disputant pas des matchs de saisons régulières lors de fêtes saintes juives.

En partie à cause du haut niveau d’exigence qu’il s’impose et des cadences de matchs qu’il joue, le corps de Sandy finit par lâcher. Après avoir lancer un match complet lors du Spring Training 1965, il se réveille avec le bras marbré bleu et noir, suite à une hémorragie interne. Le médecin de Dodgers lui annonce qu’il est victime d’arthrose traumatique et qu’il devra s’estimer heureux de pouvoir lancer une fois par semaine et ne pas perdre l’usage de son bras.

Koufax et sa séance de jacuzzi glacé quotidienne

 

Commence alors les 2 saisons les plus schizophrène de la carrière de Sandy Koufax.

D’un côté, une douleur constante à cause de son bras qu’il ne peut plus allonger (les manches gauches de ses vestes sont raccourcies, il ne se rase plus de la main gauche), son estomac en vrac à cause des antidouleurs, un état quasi permanent de défonce pharmaceutique, une utilisation du bras gauche ultra limitée en dehors des matchs, des heures passées après les matchs dans des bains relaxants pour son bras (un manchon en caoutchouc utilisé lors de ses séances fait partis de ses objets remis au Hall of Fame).

De l’autre, 2 saisons exceptionnelles, avec des performances incroyables, souvent avec 2 jours de repos entre chaque sortie. 53 v – 17 d, 699 strikeouts, 1.89 ERA, 2 no-hitters, 2 World Series. Il domine sans arrogance, sans fioriture. Un gentleman qui sur la fin n’en peut plus des traitements à répétition pour soulager son épaule. «Mon putain de bras est tout enflé. Je déteste prendre les pilules. Elles ralentissent mes réactions (…) L’année prochaine sera ma dernière », confie la légende à un journaliste en 1965. Le médecin des Dodgers avait prévenu Sandy que 1966 devrait être sa dernière saison s’il voulait conserver une chance de pouvoir avoir une vie avec 2 bras.

Après le titre de 1966, il annonce sa retraite lors d’un confèrence de presse restée célèbre.

18 novembre 1965 – https://youtu.be/DD8vIBKof2k

Une retraite sportive, mais aussi médiatique, que ne viendra perturber que son élection au Hall of Fame en 1972, à l’âge précoce de 36 ans, plus jeune HoFamer de l’histoire.

Sandy Koufax se fait rare, ses apparitions sont discrètes, et son implication dans le baseball loin des médias. Il a bien un temps aidé les Dodgers en tant que pitching coach, ou les Mets de son ami Fred Wilpon, mais les contraintes médiatiques et publiques des jobs l’ont emporté sur le plaisir du coaching.

« Il est le plus grand pitcher que je n’ai jamais vu »Ernie Banks, joueur Hall of Fame.

Durant sa carrière, Sandy Koufax a eu une personnalité comparable à une autre légende, Joe DiMaggio, taciturne, discret, opiniâtre, idoles des enfants, jalousés des pères, enviés des mères, héros des rabbis et prêtres. Mais, alors que la légende du Bronx a vieilli avec l’Amérique, ses cheveux blanchissant avec ses fans, n’hésitant pas à apparaître publiquement, Sandy Koufax a choisi la voie monastique, figeant dans le temps et dans sa légende sa carcasse de jeune trentenaire qui pendant 5 ans, aura décroché tout ce qu’un lanceur peut obtenir. MVP, World Series, MVP des WS, triple couronne, meilleur lanceur au nombre de victoires, de l’ERA, des strikeouts, perfect game ou encore no-hitter sont tombés dans le gant du gaucher. À moins qu’il s’agisse de celui de Dieu. Allez savoir…

Hall of Fame ’72 – debout, de gauche à droite : Yogi Berra – Sandy Koufax – Ross Youngs – Lefty Gomez assis, de gauche à droite : Buck Leonard – Early Wynn

 

Publié dans MLB

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