Le retour de la Deadball Era ?

Wade Miley, Joe Musgrove, John Means et Carlos Rodon lançant des no-hitters en avril, Madison Bumgarner lançant un no-hitter non comptabilisé car sur 7 manches lors d’un doubleheader, Josh Hader devenant le lanceur le plus rapide à atteindre 400 strikeouts, deGrom et Bieber battant des records de strikeouts sur leurs premières sorties … Les lanceurs sont à la fête depuis le début de la saison, la défense prédomine et donc, l’inquiétude commence à poindre chez les amoureux du home-run et des grand slams : Assiste-t-on au retour d’une période de domination des lanceurs, une dead-ball era ?

Bryce et les autres ont beau tout tenter, les lanceurs ont pris la main et ils ne lacheront pas le morceau (Photo: Evan Habeeb-USA TODAY Sports)

Pour preuve : un taux à la batte moyen historiquement bas (23,8%) un pourcentage de strikeouts (24.3%) record pour la 14e année consécutive s’il se maintient, et une moyenne à la batte des balles en jeu la plus basse depuis 30 ans (28.4%). Tout ça bien sûr, uniquement en avril, mais la tendance est présente.

Plus encore que l’évolution des équipes et leur propension à plier le règlement, la ligue elle-même fait partie des facteurs qui agissent sur cette tendance.

La MLB et la réduction des home-runs 

Cela peut paraître incohérent, mais la ligue a décidé d’influer sur le nombre de homers en modifiant, très légèrement, la balle utilisée.

Fin 2019, suite à une saison record en nombre de home-runs (6 776), la MLB commissionne un groupe de scientifiques pour déterminer les causes de ce phénomène.

La conclusion ? Les balles ont moins d’effet de traîne qu’auparavant. Pour résumer, elles se comportent en l’air comme une balle de fusil, au lieu de se comporter comme un ballon de plage.

Et les scientifiques tiennent même le responsable de la réduction de cet effet de traîne : la hauteur des coutures de la balle.

Les balles officielles de la MLB sont produites à la main dans l’usine Rawlings au Costa-Rica. Fabrication à la main implique variation de qualité entre les produits. C’est pour cela que les balles passent un contrôle mesurant le Coefficient of Restitution (COR), autrement dit, le rebond de la balle, sa réponse à la frappe. Celui-ci devant se situer entre 0.53 et 0.57.

Or, au cours du temps, ce coefficient aurait eu tendance à être dans la moyenne haute. Pour le faire baisser, la MLB a donc demandé à Rawlings de réduire ce COR. La R&D de Rawlings est donc venue avec une solution : réduire la tension de couture du premier des trois fils de laine servant à la couture de la balle.

Leur étude montre que le COR baisse mais aussi que la masse moyenne des balles produites est plus basse de 2.8g.

L’impact dans le jeu n’a pas tardé à se faire sentir. Un laboratoire indépendant mandaté par la ligue a mesuré qu’en moyenne, les balles frappées sur plus de 375 pieds volaient 1 à 2 pieds moins loin. Le résultat voulu par la ligue, plus d’effet de traîne, est obtenu. Schématiquement, une balle plus légère partira vite en sortie de batte mais sera rapidement ralentie par la résistance à l’air, comme lorsqu’on frappe dans un ballon de plage. De plus, le COR plus bas réduit la vitesse de sortie de la balle après la frappe, l’exit velocity.

Et au jeu des modifications de la balle, les lanceurs sortent gagnants. En effet, la baisse de poids de la balle n’affecte pas la vitesse des lancers et son comportement plus erratique en vol permet de pouvoir s’appuyer plus facilement sur les pitchs en haut de la zone de strike, provoquant plus de swings de la part de batteurs de plus en plus obnubilés par la grosse frappe.

L’exit velocity et la prépondérance des analytics

Le record de home-runs de la saison 2019 n’est pas un événement isolé. Il est le résultat d’une balle répondant mieux à la frappe, mais aussi de la mentalité des franchises à toujours chercher (et trouver) un moyen d’avoir l’avantage sur son voisin.

Depuis plusieurs années, chez les position players, l’accent est mis sur l’exit velocity. Depuis tout petit, on le martèle aux gamins et à leurs parents, il faut travailler l’exit velocity, afin de réussir, avoir une carrière pro.

« If you hit, you don’t sit » est le mantra des hitting coachs. Pas besoin d’être mathématicien pour comprendre que le comportement de la balle jusqu’en 2020 permettait aux gros frappeurs de pouvoir facilement sortir la balle du champ en swinguant à tout-va.

https://baseballsavant.mlb.com/statcast_hit_probability

Oui mais voilà, à vouloir trop en faire, on finit toujours par se faire punir.

Toutes les équipes, depuis Billy Bean et son Moneyball, ont un département analytics. Depuis des années, ces départements amassent des milliers de données par match pour nourrir leurs ordinateurs. Et, en prévision de chaque match, l’analyste en chef est capable de sortir pour chaque joueur une petite carte plastifiée individualisée, à glisser dans sa casquette ou au poignet, lors de la défense.

Sur ces cartes, les placements défensifs à adopter en fonction du batteur adverse, voire même en fonction du lancer qui lui est adressé. Mais pas seulement. Un lanceur peut avoir sur sa carte des conseils de l’ordre : « rappelle-toi d’utiliser ta changeup » ou « place ta curve dans les coins ». De véritables petits coachs plastifiés, et un moyen de ne pas se faire intercepter les signaux.

Pour beaucoup de joueurs, notamment dans les ligues mineures, ces cartes sont précieuses, elles leur permettent de ne pas avoir à se rappeler des précédents at-bats, voire de ne pas passer des heures à la vidéo pour étudier les adversaires. Plus de temps de cerveau disponible, plus de banc de muscu pour travailler l’exit velocity.

Au niveau des majeurs, l’exemple le plus parlant de l’application des analytics est le shift défensif. La saison dernière, les équipes ont « shiftés » au cours d’un tiers des présences au marbre (34.1%). C’est le plus haut taux depuis les 5 dernières années, le double de 2018. En moyenne, les batteurs gauchers font face à un shift lors d’une présence sur 2 (50.8%), alors que les droitiers lors d’une présence sur 5 (21.6%).

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LLUSTRATION PAR JOHN S. DYKES / WALL STREET Journal

De nouveau, les lanceurs se retrouvent avantagés lors des shifts.

Toute bonne intelligence de jeu pousserait le batteur à essayer d’envoyer la balle dans le champ opposé au shift, en jeu, et de toucher une base, voire deux. Et ensuite aux copains de faire de même, à coup de baserunning, on marque des points, on gagne le match, l’adversaire a été bien feinté.

Mais non. Voyez-vous, notre batteur, pour battre le shift et en gardant en tête de mettre le maximum dans sa frappe pour avoir la meilleure exit velocity, bah! il va essayer de taper comme un sonneur pour passer au-dessus du shift. Pas à l’opposé, pas même un vieux bunt le long de la ligne, AU DESSUS. Même Rob Manfred, le commissionner, en est abasourdi :

« It was common thought, ‘People are going to learn just to go the other way, but the fact of the matter is the human element took over, and what they decided to do was go over the top rather than go the other way. »

Mais du coup, le lob du shift, ça marche rarement, et cela amène de nombreux strikeouts, le batteur privilégiant la puissance au contact perd le contrôle de la strike zone.

Au cours de ses trois dernières saisons, les analytics, et le shift défensif en particulier, sont sans pitié pour les batteurs qui ont tendance à taper des line drives ou des groundballs entre la 1ere et la 2e base. Daniel Murphy, Kyle Seager ou Matt Carpenter font partie des frappeurs affrontant le plus souvent le shift et leurs lignes statistiques ont sérieusement chuté.

Mais comme le dit Daniel Murphy, il n’y a pas de règles qui attribuent des places aux joueurs sur le terrain. Ils ont été placés en fonction de l’endroit où l’on pensait que la balle tomberait. Et si les gars de l’analytics pensent que la balle va tomber entre la 1ere et la 2e base, rien n’interdit d’y mettre 2 infielders et les 3 oufielders.

Le règlement, ou comment le contourner

S’il n’y a pas de règles concernant le placement des joueurs sur le terrain, cela pourrait changer avec le test en ligues mineures de la restriction du nombre de shifts par match. D’autres tests sont en cours. Mais, comme il est généralement de coutume, la ligue envisage des solutions en réaction à des évolutions du jeu qui ne sont pas prévisibles ou qui sont une aberration ou une illégalité.

Cette saison, le cas Trevor Bauer met en lumière, une nouvelle fois, un vice récurrent des lanceurs, la modification de la surface de la balle et de son grip. La ligue a rappelé dans un mémo de début de saison, sa fermeté vis-à-vis des lanceurs usant de substances étrangères afin de modifier le comportement de la balle.

De tout temps, les lanceurs ont essayé de modifier la surface de la balle, sa régularité, afin d’avoir une balle ayant des mouvements imprédictibles et un grip plus prononcé pour de meilleurs effets sur les balles courbes. L’utilisation de terre, de chewing-gum, de tabac, de goudron, de sève de pin, toutes sortes de substances ont été testées.

Cette saison, une résurgence des mises en garde et inspections de balles est apparu, Trevor Bauer ou Gerrit Cole étant les cible d’investigations plus poussées.

De nouveau, la pirouette vient de Trevor Bauer, coutumier du fait, qui a répondu à la ligue: « Il m’est illégal d’avoir sur moi une substance modifiant le comportement de la balle, mais le catcher peut en avoir, sa protection peut en avoir, les gants du 3e bases peuvent en avoir, tout est légal. Dès lors, comment prouver que c’est moi qui applique une substance et que ce n’est pas un transfert ? » emoji sourire malicieux.

L’évolution, pas la révolution

Le lanceur à l’ancienne, genre Steve Carlton avec 35 matchs complets dans la saison, c’est fini. On le sait depuis un moment, les mécaniques de lancer, les vitesses atteintes par les fastballs ne permettent pas au corps de tenir sur la longueur.

Mais ces prouesses au monticule, jusqu’au 21e siècle, étaient réservées à des élites, les aces de chaque équipe. Tu pouvais compter sur ton Clemens, ton Randy Johnson, pour claquer des fastballs dans le haut des 90’s mph. Puis sur un releveur et un closer pour finir le job.

Mais de nouveau, l’arrivée massive des analytics a transformé la nature même du pitching dans les franchises, le rôle de starting pitcher disparaissant doucement pour laisser place à un pool de lanceurs ayant des caractéristiques qui sont devenues communes pour un lancer de majeur, une fastball de 95 mph, et un ou deux autres pitchs de haut niveau, en fonction de l’avancement de la carrière.

Un exemple frappant est le pitching utilisé par les Mets face aux DiamondBacks le 07 mai dernier :

Le lanceur partant, titulaire dans la rotation, est David Peterson. Mais sa piètre performance en début de 2e manche ne fait pas plaisir à son coach qui n’hésite pas à ouvrir très tôt son bullpen, que ce soit dans le match, mais aussi dans la série, le match étant le premier.

Cette situation est devenue commune dans les majeurs, le niveau du pitching étant devenu incroyablement homogène entre les titulaires et les releveurs. D’ailleurs, il n’est plus rare d’assister à des permutations de postes entre titulaires et releveurs.

La Ligue sur tous les fronts

Agir sur la balle, c’est bien, mais la ligue explore d’autres pistes pour réduire le nombre de homeruns, et c’est de nouveau la balle qui est en question, et son stockage en humidor.

L’humidor, bien connu des fumeurs de cigares, c’est une armoire dans laquelle les balles seront stockées à une température et un taux d’humidité contrôlés.

Mais où diable vont-ils chercher ces idées ? En fait, l’utilisation d’humidors existe depuis 15 ans, exclusivement à Denver jusqu’à ces dernières années.

Le souci du Coors Field à Denver, c’est l’altitude. Les sièges du premier rang sont à 1 609m , Mile High (surnom de la ville). Et jusqu’au milieu des années 2000, Coors Field avait pour surnom Coors Canaveral, à cause des nombreuses mises en orbites.

L’idée pour les Rockies, était, sous supervision de la MLB, de pouvoir compenser l’assèchement des balles à cause de l’altitude. Faites l’expérience, prenez une chaussette sèche et une mouillée, mettez-les en boules et frappez-les avec la même batte, à la même vitesse et avec le même angle (ou juste frappez-les). La chaussette sèche ira plus loin que la chaussette mouillée.

Donc mettre les balles en humidor permet aux Rockies de réduire la fête aux homeruns à domicile. Plusieurs études au cours de la période 2002-2010 ont montré qu’un stockage des balles à 50% d’humidité a réduit la distance de vol des balles de 3 à 4 pieds. Les lanceurs, pas fans de jouer en altitude à cause de l’air raréfié et donc du manque d’appui pour les balles courbes, notent un changement avec les balles humidifiées, celles-ci présentant un meilleur grip, donc de meilleurs effets.

La combinaison de ces effets permet une baisse de 25% des homeruns, passant de 3.20 par match à 2.39 sur la période d’étude. Une seconde étude est menée chez les Diamondbacks de l’Arizona, jouant aussi en atmosphère sèche. Les résultats sont équivalents à ceux obtenus au Colorado.

La ligue incite donc les équipes à poursuivre les expérimentations et l’installation d’humidors s’est faite dans maintenant 10 ballparks cette saison, les Rockies, les DBacks, les Mets, les Red Sox et les Mariners étant les 5 équipes pour le moment ayant officialisé leurs humidors.

Le futur ?

«Ne sais-tu pas que dans chacune de tes actions, l’histoire se répète ?» Nietzsche

En 1963, la ligue décide d’agrandir la zone de strike, dans l’espoir d’équilibrer les débats entre l’attaque dominante et la défense. La conséquence de cette décision sera une époque de domination totale des pitchers, avec comme point d’orgue 1968, The Year Of the Pitcher, année qui verra Bob Gibson finir la saison avec 1.12 ERA, Denny McLain gagner 31 matchs, Don Drysdale lancer 6 shutouts consécutifs, Luis Tiant finir avec 1.60 ERA et n’accorder que 16.8% de moyenne au bâton et les 2 MVP seront pour la première fois les 2 récipiendaires du Cy Young Award (Denny McLain et Bob Gibson)

La moyenne collective au bâton sera de 23,7% cette année-là, le plus bas jamais vu, Carl Yastrzemski étant champion des batteurs avec la moyenne la plus basse de tous les temps (30,1%).

La ligue décide d’arrêter le massacre après 1968 et de restaurer la strike zone pré-1963, ainsi que de réduire la hauteur du monticule de 15 à 10 pouces (35 à 28 cm). Les chiffres offensifs de 1969, moyenne au bâton, homeruns, seront de retour dans les moyennes historiques.

Il est peut-être, même sûrement trop tôt pour le dire, mais la MLB est à un tournant de son histoire.

Le home-run, qui a sauvé le national pastime dans les années 90, qui était de nouveau mis en avant pour attirer des spectateurs (dont le nombre est en baisse depuis 2007) est sur la corde raide.

L’extrême analyse du jeu, l’évolution du pitching, la priorité à la défense et les tergiversations de la ligue mettent la MLB à un carrefour.

Faut-il continuer de vouloir réduire les homeruns, mais par conséquent casser la machine offensive en altérant les balles et en laissant les lanceurs en position de force ?

Ou bien faut-il agir sur les lanceurs, en reculant le monticule, en limitant l’utilisation de releveurs et ainsi inciter les batteurs à plus de variétés dans les frappes ?

Seul l’avenir pourra nous dire la voie qu’empruntera le baseball professionnel.

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