De la France aux diamants américains : les destins croisés de Larry Ressler et Claude Gouzzie

Tout a commencé par une recherche assez simple un soir d’été : dresser par simple curiosité la liste des joueurs nés en France ayant atteint les Ligues majeures. Je m’attendais à trouver quelques noms oubliés, peut-être des Franco-Américains du XXe siècle ou des espoirs plus récents aux origines caribéennes. Mais deux noms ont rapidement retenu mon attention : Larry Ressler et Claude Gouzzie.

Deux hommes nés en France, séparés par près de trente ans, qui ont connu des parcours radicalement différents avant de se retrouver, chacun à leur manière, dans l’histoire du baseball professionnel américain. Derrière leurs maigres statistiques se cachent deux destins qui racontent la Pennsylvanie industrielle, l’immigration ouvrière et les racines de notre sport. Deux destins qui méritent largement d’être mis en lumière.

Larry Ressler : l’enfant soldat d’Alsace-Lorraine

Lawrence P. Ressler – que les livres d’histoire appelleront Larry – naît le 10 août 1848 en Alsace-Lorraine. Impossible après de nombreuses recherches de trouver le lieu précis, la famille indiquant sur chaque document rempli aux USA « Alsace-Lorraine ». Fils de Lawrence Ressler et d’Anna Mary Lauman, il fait partie de ces milliers de Français qui fuient vers les USA. En 1857, avec son frère John, la famille traverse l’Atlantique. Larry n’a alors que neuf ans.

Larry Ressler, deuxième en bas en partant de la droite

Son premier fait d’armes américain ne se déroule pas sur un terrain de baseball, mais sur un champ de bataille. Lorsque la sanglante guerre de Sécession éclate, Larry est encore un adolescent. N’écoutant que son courage (ou son insouciance), il s’engage dans l’armée de l’Union alors qu’il n’a que 14 ans. Son parcours militaire, qui le voit passer par les 196th et 230th Pennsylvania Infantry, s’arrête net : découvrant la supercherie, sa mère intervient en personne auprès des autorités militaires pour faire libérer son fils ! Ce dossier ubuesque remontera d’ailleurs jusqu’au Congrès américain en 1898, notre français ayant sans doute demandé sa pension d’ancien combattant… qu’il a perçue !

Après la guerre, le jeune homme trouve du travail comme mouleur en fonderie. Mais c’est sur les losanges de Pennsylvanie que sa vie prend un tournant. Dans les années 1870, le baseball professionnel balbutie, et Ressler se fait remarquer avec les Reading Actives, dont il devient le capitaine et le deuxième base. En 1875, Ressler s’est fait un nom avec Reading, l’équipe étant reconnue régionalement, et il franchit le pas en rejoignant les Washington Nationals dans la National Association (NA), l’ancêtre des ligues majeures.

Il y dispute 27 rencontres sur les 28 de la saison, pour 108 passages au bâton, frappant 21 coups sûrs, produisant 5 RBI et volant 4 bases. cette unique saison de 1875 suffit à faire de lui le tout premier natif français de l’histoire des Ligues majeures.

Après cette saison professionnelle, Ressler retournera à Reading puis s’engagera en 1877 à Erie puis chez les Lebanon Pretzel Eaters en 1892. Une carrière sans doute plus longue dans le monde amateur et dans le plus complet anonymat, les sources étant très faibles.

Entre son métier et le baseball Larry se marie avec Emily, native de l’Illinois avec qui il aura une fille…et organise des paris atypiques. À 53 ans, alors qu’il est devenu un propriétaire d’hôtel respecté, une savoureuse trouvaille du Reading Eagle du 25 mai 1902 montre qu’il n’a rien perdu de sa superbe. Lors d’un événement de défrichage sur le mont Penn, l’ancien joueur fait le pari de couper et empiler deux « cordes » de bois en moins de dix heures. Il plie l’affaire en deux fois moins de temps ! Impressionnés, les organisateurs arrêtent le chronomètre avant son terme et la presse locale lui décerne le titre insolite de « champion des bûcherons du comté de Berks ».

Larry, véritable bûcheron !



Ressler restera en Pennsylvanie. Il y meurt le 12 juin 1918, à 69 ans, à l’hôpital St. Joseph de Reading. Sa cause de décès est donnée comme une gastrite. Larry Ressler aura connu une vie assez originale : il aura été soldat de l’armée américaine, joueur de baseball, puis policier, détective et enfin hôtelier.

Claude Gouzzie : le fantôme aux deux identités

Près de trente ans après Ressler naît le second protagoniste de cette histoire : Claude Gouzzie (1873). Pendant des décennies, son existence même a été un mystère. Et pour cause : les encyclopédies du baseball l’ont répertorié pendant 70 ans sous le nom de « Claude Gonzzle » !

Il faudra attendre 1971 et la création de la Society for American Baseball Research (SABR) pour que deux historiens, Tom Shea et Joseph Simenic, s’attaquent au mystère de ce « Gonzzle », auteur d’un seul match en 1903 avec St. Louis. Soupçonnant une erreur typographique, ils épluchent les annuaires de Pennsylvanie et retrouvent un neveu, puis le propre frère de Claude, Albert, alors âgé de 84 ans. L’histoire est enfin rétablie.

On apprend ainsi que la famille Gouzzie a d’abord quitté la France pour le Canada en 1876, avant de descendre s’installer dans la grisaille industrielle de Pennsylvanie. Comme Ressler, Gouzzie est un col bleu. A Charleroi, en Pennsylvanie, c’est dans les mines qu’il s’use la santé au travail. Mais il trouve son échappatoire dans le baseball indépendant de l’est de l’Ohio. Mais contrairement à Ressler, Gouzzie ne tape pas dans l’œil d’un recruteur pour signer un contrat. Son entrée dans l’histoire tient du pur miracle.

Les mines de Charleroi en Pennsylvanie où a travaillé Claude Gouzzie

22 juillet 1903 : le coup de fil inespéré

Au printemps 1903, Gouzzie est un excellent joueur local qui cherche toujours à percer. Il obtient même un essai avec Indianapolis, dans l’American Association (une ligue mineure de très haut niveau). Libéré fin avril, il retourne jouer avec le club indépendant de Niles, dans l’Ohio. Le manager des Browns de St. Louis à cette époque, Jimmy McAleer, est originaire de Youngstown, une ville voisine de Niles. Il connaissait parfaitement le tissu sportif local et, selon la SABR, il était plus que probable qu’il connaisse la réputation de Gouzzie comme excellent joueur de deuxième but.

Les St Louis Browns de 1903, sans Claude Gouzzie.

Le 22 juillet 1903, les Browns (qui évoluent dans l’American League) sont en déplacement à Cleveland pour y affronter les Naps. C’est la crise : la star de l’équipe et futur membre du Hall of Fame, Jesse Burkett, doit quitter le groupe précipitamment pour rejoindre son épouse malade. McAleer, privé de son frappeur vedette et sachant Gouzzie disponible dans la région, fait appel à lui pour compléter l’effectif.

Gouzzie arrive donc sur le banc dans un contexte de dépannage assumé. Mais au cours de la sixième manche, le hasard frappe une nouvelle fois. Le voltigeur de centre des Browns, Emmet Heidrick, se tord violemment la cheville. Le manager doit bricoler : il décale son deuxième base, Bill Friel, vers le champ centre, et se tourne vers sa recrue d’urgence.

seule photo existante de Claude Gouzzie

Claude Gouzzie entre sur le terrain. Il s’installe au deuxième but pour les trois dernières manches. Il vient d’intégrer la MLB et son histoire nous rappelle celle de Archie Moonlight Graham, relatée dans le livre et film éponyme « Field of dreams ».

Son aventure durera le temps d’un clin d’œil : une seule présence au bâton, aucun coup sûr (moyenne de .000), mais une intervention défensive sans erreur. L’aventure s’arrête là. Sa santé se dégrade rapidement. Foudroyé par la tuberculose, il part chercher l’air pur du Colorado et s’éteint à Denver en 1907, à seulement 34 ans.

Les pionniers de l’ombre

Larry Ressler et Claude Gouzzie n’ont jamais joué ensemble et n’ont même pas connu la même époque du baseball. Aucun des deux n’a emprunté les voies royales, des drafts modernes ou des agents sportifs inexistants alors.

Pour Ressler, il y a eu la guerre civile et la poussière des fonderies. Pour Gouzzie, l’exil au Canada et le hasard absolu d’un remplacement d’urgence. L’un a joué 27 matchs, l’autre un seul. Pourtant, ils partagent cette origine française, cet exode et cet enracinement ouvrier.

Leur présence dans les annales rappelle une chose essentielle : le baseball américain s’est aussi forgé au sein des familles venues d’Europe avec l’espoir d’une vie meilleure. Deux Français, deux cols bleus, deux destins improbables. Et deux pionniers qui, plus d’un siècle plus tard, méritaient enfin qu’on raconte un peu de leur histoire… .

Note : J’ai procédé à de nombreuses recherches pour connaître leur lieu de naissance exact, mais aussi le bateau et la date de la traversée. Des recherches que je n’abandonne pas… .


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