Propriétaires, ligues et joueurs : la lutte des classes

Comme si la ligue n’affrontait pas assez de difficultés économiques, l’actuelle convention collective avec l’association des joueurs (MLBPA) arrive à son terme le 1er décembre 2021. La détérioration de la relation entre la ligue et la MLBPA durant 2020 et la pandémie, ainsi qu’une situation financière (relativement) précaire pour tout le monde promettent des négociations intenses au cours de la saison. Comment, au cours de son histoire, le baseball professionnel a-t-il évolué dans les relations de travail entre ligue, propriétaires et joueurs ? Et quels sont les points d’achoppement quasi-perpétuels entre les deux parties ?

Tony Clark, directeur exécutif de la MLBPA et Rob Manfred, comissionnaire de la MLB ©World Baseball Classic

La clause de réserve, dès le début.

Prenons notre DeLorean et remontons à la fin du XIXe siècle. Le baseball avait acquis suffisamment de popularité pour que les équipes principales générassent de l’argent. Et par conséquent, les joueurs, qui étaient les moteurs de la popularité, demandaient et se voyaient verser des salaires bien au-delà des émoluments moyens du travailleur lambda.

Rapidement, les propriétaires de la National League, ligue majeure fraîchement créée, voulurent garder les salaires et les joueurs sous contrôle, afin, déjà, de maximiser les revenus. Pour cela, ils promulguèrent un contrat de travail « standard », dans lequel la seule variable était le salaire. Et le point commun à tous ces contrats était la reserve clause, ou clause de réserve.

Les équipes se rendirent compte que si un joueur était libre d’aller d’une équipe à une autre, ses demandes salariales ne feraient qu’augmenter. En ce cas, quelques petites lignes dans le contrat et l’affaire fut dans le sac. A partir de 1879, le reserve system permit aux propriétaires des clubs de « réserver » leurs joueurs pour la saison suivante, à moins que celui-ci ne cassât son contrat et ne jouât pas durant un an, la fameuse reserve clause. D’abord règle tacite entre propriétaires, la National League l’officialisa en septembre 1879, suite à de nombreuses infractions de propriétaires débauchant des joueurs d’autres équipes.

Les propriétaires détinrent ainsi les droits sur un joueur l’année durant laquelle il jouait et l’année suivante, quelle que fut l’envie du joueur. Par conséquent, les propriétaires ne firent signer que des contrats d’un an, avec des salaires bien en-dessous de ce qui aurait pu être demandé par les joueurs, ceux-ci ne voulant pas perdre un an sans jouer et donc sans salaire. Les rares changements de clubs ne furent que des échanges de droits sur des joueurs, ou l’achat des droits d’un joueur contre du cash, les joueurs ne pouvant pas négocier par eux-mêmes à la fin du contrat d’un an, puisqu’ils n’étaient pas détenteurs de leur droits pour la saison suivante.

En 1885, John Montgomery « Monte » Ward (seul joueur à 100 victoires comme pitcher et 2 000 hits) et huit autres joueurs tentèrent une première incursion dans la syndicalisation en formant The Brotherhood, la Fraternité, afin de contrer le reserve system et la volonté grandissante des propriétaires de plafonner les salaires, le classification plan.

Monte Ward ©NY Daily News

The Brotherhood, premier syndicat de joueurs de l’histoire du sport professionnel US, obtint quelques succès au début de son existence, acquérant le droit aux joueurs de négocier avec une autre équipe quand leur salaire était réduit. Mais rapidement, les propriétaires n’écoutèrent plus les demandes des joueurs, si bien que Ward menaça et créa une ligue rivale, The Players League, en 1890, ligue sans clause de réserve, sans plafond salarial et mutualisant les revenus pour un partage équitable. La moitié des joueurs de National League de la saison 1889 y participa. Mais cette ligue périclita au bout d’une saison, car les propriétaires ne recevant pas autant qu’ils l’espéraient du système de partage de revenus, ils revendaient leurs équipes à leurs collègues de National League.

La mainmise des propriétaires sur les ligues.

Arriva 1900, et la montée en puissance de l’American League. Lorsque celle-ci devint la deuxième ligue majeure, les joueurs y virent une opportunité de pouvoir exercer un semblant de contre-pouvoir. Une nouvelle tentative de syndicalisation s’opéra avec la création de la Players Protective Association. Avec toujours en ligne de mire la clause de réserve et le plafonnement des salaires, la nouvelle union de joueurs voulut profiter de l’arrivée de la nouvelle ligue majeure pour obtenir de meilleures conditions salariales et contractuelles pour les joueurs mécontents de National League.

De nombreux joueurs en profitèrent pour faire le saut entre les deux ligues, notamment les futurs Hall of Famers Cy Young, Jimmie Collins, Napoléon Lajoie, … Ces sauts entre les deux ligues menèrent aussi pas mal de joueurs à des procès avec leurs anciens clubs. Napoléon Lajoie notamment, qui était passé des Philadelphia Phillies au Phildelphia Athletics, fut poursuivi par les Phillies et se vit interdit de jouer à Philadelphie pour une autre équipe que les Phillies. Il quitta donc les Athletics pour Cleveland, et ne joua plus les matchs à Philadelphie.

Napoléon Lajoie, mais là, pas trop quand même…

Malgré ces problèmes, les deux ligues rivales firent la paix en 1903 en acceptant de respecter les contrats en cours dans les circuits respectifs. Ce fut le dernier clou dans le cercueil du syndicat des joueurs, les propriétaires reprenant le contrôle des ligues majeures.

Ce n’est pas un business, c’est du sport.

La paix régnant entre les deux ligues majeures fut vite perturbée en 1913, quand la Federal League of Baseball Clubs vit le jour. Après une saison, elle était formée de huit équipes et opéra comme une troisième ligue majeure non-officielle. Pour les joueurs, être joueur de l’un des clubs de la « outlaw » ligue, c’était l’assurance de ne plus être soumis à la clause de réserve et aux plafonnement du salaire. La compétition des deux ligues majeures avec cette troisième ligue montra aux joueurs le potentiel de négociation existant quand on était libre de choisir son club à la fin de son contrat, augurant la free agency ou marché des joueurs libres.

Mais les deux ligues majeures interférèrent dans l’organisation de la Federal League, et celle-ci s’arrêta en 1915, entraînant un procès devant la Cour Suprême des Etats-Unis entre la Major League Baseball et la défunte Federal League.

Ce procès a besoin d’une remise en contexte. A la fin du XIXe siècle, l’industrialisation rapide et la croissance économique liées au développement de l’Ouest du pays, poussaient le gouvernement US à réguler à tout va afin d’éviter que les conglomérats industriels ne prissent le pouvoir. Le Sherman Anti Trust Act fut adopté en 1890 et interdit les agréments anti-compétitifs, ainsi que les comportements unilatéraux visant à monopoliser un marché ciblé.

Ce fut justement en vertu du Sherman Act que la défunte Federal League intenta un procès à la Major League Baseball. L’accusation se basa sur le fait que les ligues majeures impliquaient des déplacements inter-états pour le déroulement des matchs, et que, par conséquent, la loi anti-trust devait s’appliquer afin de laisser une compétition commerciale s’installer et ne pas permettre à la MLB d’être en position de monopole dans le baseball professionnel.

La Cour Suprême rendit une décision défavorable au plaignant, jugeant que la définition de commerce inter-état ne s’appliquait pas à la MLB, les voyages étant incidents à la compétition, et non un aspect essentiel de celle-ci. L’organisation du baseball par la MLB ne subit donc pas les effets de la loi anti-trust, et la MLB devint officiellement toute puissante dans l’organisation du baseball majeur aux USA.

La Cour Suprême de Justice des Etats-Unis, Washington DC ©Joe Ravi

Les joueurs se trouvèrent alors bien mal lotis dans cette histoire, n’ayant plus d’opportunités de se syndicaliser pour mettre à mal l’hégémonie des propriétaires et de la ligue. Quelques actions individuelles furent bien tentées après la seconde guerre mondiale (Danny Gardella 1947, Georges Toolson 1953, …) mais la Cour Suprême conforta sa décision de 1920, ou elles furent réglées à l’amiable par la MLB.

Fight for your rights

A partir du milieu des années 50, un changement de mentalité intervint chez les joueurs. Ils étaient réunis depuis 1953 en une association non militante, la Major League Baseball Players Association. Les prémices des combats sociaux et du mouvement pour les droits civiques avaient des répercussions chez les joueurs, et les mentalités changeaient. La MLBPA devint officiellement un syndicat de joueurs en 1966, année marquée par la « grève » de Sandy Koufax et Don Drysdale durant le Spring Training. Dès lors, une expertise extérieure fut recherchée afin de solidifier les demandes des joueurs.

Coucou ! Pas de strike tant qu’on est… on strike ! Sandy Koufax et Don Drysdale durant leur holdout.

Marvin Miller, un ancien économiste du syndicat des métallurgistes, rejoignit la MLBPA. Il entreprit d’éduquer les joueurs aux fondamentaux de la syndicalisation et de la solidarité. Il rendit aussi viable financièrement l’association en rendant payante l’utilisation du nom ou portrait d’un joueur de l’association, le droit à l’image.

Ces avancées amenèrent la MLB à négocier la première convention collective de 2 ans avec la MLBPA en 1968. Les premiers gains pour les joueurs furent une augmentation du salaire minimum, qui n’avait pas bougé depuis 20 ans, un plan de pension retraite, et surtout, un groupe d’étude afin de discuter de l’avenir de la clause de réserve. Certains grands noms en activité participèrent aux négociations, comme Joe Torre, Don Drysdale, Roberto Clemente en 1968, ou bien Willie Mays en 1970.

Mais l’avancée ayant le plus grand impact sur la destinée du baseball professionnel fut la décision dans la convention collective de 1970 de pouvoir demander à un médiateur externe de régler les conflits de travail existant entre un joueur et sa direction, l’arbitration.

Ce fut un premier pas vers la remise en cause de la clause de réserve. Le procès de Curt Flood contre la MLB et l’arbitration Seitz finirent la révolution en marche.

A la fin de la saison 1969, Curt Flood, champ centre chez les Cardinals de Saint-Louis, refusa son échange aux Philadelphie Phillies, et avec l’appui de Marvin Miller et de la MLBPA, engagea un procès contre la MLB pour violation des lois anti-trust. La MLB et le commissionnaire Bowie Kuhn avaient en effet refusé à Flood son droit à être libre de choisir son club, stipulant la clause de réserve présente dans son contrat.

S’ensuivit un procès médiatisé, dans un contexte de combat pour les libertés civiles, avec pour défendant un joueur afro-américain et des témoins tels que Jackie Robinson ou Hank Greenberg pour défendre Flood, mais aucun joueur en activité, de peur des représailles des propriétaires.

L’affaire finit devant la Cour Suprême en 1972, avec une décision contre Flood, se basant sur la décision de 1920 et la règle de la jurisprudence. Mais, les juges suprêmes admirent que la MLB était un commerce inter-états et que l’exemption de soumettre aux lois anti-trust était une anomalie, ce qui priva tout autres organisation sportive professionnelle de cette anomalie.

Curt Flood et Marvin Miller chez ABC, le 3 janvier 1970 ©AP Photo

Cette décision entraîna une réaction en chaîne, la médiatisation permettant au grand public de connaître le problème de la clause de réserve, et influençant le gouvernement jusqu’à ce que le National Labor Relations Board (Bureau gouvernemental chargé de l’application des lois sur le travail) intégrât le baseball professionnel dans le spectre de ses attributions.

Free birds

L’intégration du baseball sous la coupe des lois sur le travail fut finalement payante pour les joueurs. En 1975, Andy Messersmith des Dodgers et Dave McNally des Expos challengèrent la clause de réserve en stipulant qu’ils n’avaient rien signé permettant aux clubs de prolonger leur contrat après cette fameuse année supplémentaire liée à la clause de réserve.

La possibilité de faire appel à un médiateur indépendant, la jurisprudence de l’application des lois sur le travail, amenèrent à la décision du médiateur de statuer en faveur des joueurs, et donc, de leur permettre de choisir le club dans lequel ils voulaient signer leur prochain contrat.

Après avoir épuisé tous les appels possibles, la MLB s’empressa d’intégrer la nouvelle donne dans la convention collective de 1976, et ce fut la naissance du marché des joueurs libres, la free agency, pour les joueurs ayant au moins disputés six saisons dans les majeures.

La free agency ne fut pas le seul gain obtenu via la négociation régulière d’une convention collective. Plusieurs grèves dans les années 1980 permirent aux joueurs de pouvoir négocier une augmentation régulière du salaire minimum ou encore des conditions honnêtes pour l’accès au statut d’agent libre, …

Mais en 1994, l’absence d’accord entre la MLB, les propriétaires et les joueurs provoquèrent la grève indéterminée de ces derniers, et l’annulation de la saison par le commissionnaire Bud Selig. Le conflit se poursuivit dans l’hiver 1994-95 et atteignit un point de non-retour pour les joueurs quand les propriétaires commencèrent à implémenter des décisions de façon unilatérale, comme le plafond salarial ou la fin de la médiation financière.

Spectateurs anxieux durant l’été 1994. La grève provoqua l’arrêt de la saison mi-août. ©AP Press

Après une bataille judiciaire, la juge fédérale Sonia Sotomayor somma les trois parties de réinstituer les termes de la convention collective précédente.

Au cours des négociations suivantes, environ tous les 4-5 ans, les sujets épineux vinrent pimenter les négociations :

  • Le Curtis Flood Act de 2001, loi révoquant le statut d’exemption des lois anti-trust du baseball au niveau du travail, mais pas au niveau de l’expansion ou du déménagement d’équipe. Les compensations liées à la free agency sont négociées à chaque convention collective
  • Le refus des joueurs de la mise en place d’un plafond salarial. Seul sport professionnel aux USA sans plafond salarial, mais avec une Luxury Tax, « amende » à payer pour les clubs dépassant un certains montant de masse salarial. Le montant de la masse plafond est négocié à chaque convention collective.
  • Les négociations sur l’augmentation des tests anti drogues, suite au scandale BALCO de 2003 et l’utilisation des stéroïdes over the counter, les joueurs étant plus que récalcitrants à l’augmentation des tests et des sanctions. Finalement, une augmentation du nombre des tests pour dans le cadre « d’études » est autorisée par les joueurs.
  • L’inclusion des signatures internationales comme des signatures d’agents libres, négociée pour la convention collective de 2012-2016.
  • Le partage des revenus. Gros sujet à négociation: les joueurs estiment devoir obtenir plus, car ils sont les acteurs principaux; les propriétaires estiment devoir en obtenir plus, étant les investisseurs et promoteur des acteurs principaux; les clubs à hauts revenus recevant moins que les clubs à bas revenus, la classification des clubs devient hautement explosive.

Et maintenant ?

Après l’imbroglio concernant la longueur de la saison 2020 et les dissensions créées par les négociations avortées début 2020, les trois parties se retrouvent avec différents points de négociations.

Les joueurs souhaitent une modification de la free agency, réduire les six saisons avant l’éligibilité. Ils souhaitent aussi une modification des structures de contrat afin que l’argent des salaires des contrats multi-années arrivent plus tôt dans la carrière. Le temps de service et sa manipulation par les propriétaires sera aussi sur le tapis, après l’affaire Kris Bryant et son envoi en Triple A juste assez longtemps pour ne pas compter la saison 2014 dans ses années de services.

Les propriétaires voudront une nouvelle répartition des revenus, et une nouvelle hiérarchisation des clubs pour cette répartition. La question du déménagement ou de l’expansion viendra sur le tapis, surtout si la ligue veut agrandir le plateau des playoffs. La luxury tax va de nouveau être challengée par les directions.

Enfin, la ligue va vouloir faire le forcing concernant de nouvelles règles de jeu : le designated hitter universel, le recul du monticule, la facilitation des vols de bases, la limitation des lanceurs de relèves, … Dans une optique économique, la MLB va vouloir sonder les différents acteurs concernant une expansion. Et on voit depuis quelques semaines la volonté des officiels d’appliquer des sanctions à l’usage des substances collantes. Cela entrera-t-il dans les négociations ?

Au fur et à mesure du déroulement de cette saison 2021, beaucoup de sujets vont apparaître potentiellement négociables pour la nouvelle convention. Un jeu de poker-menteur va s’engager entre les trois parties, les joueurs avec un petit avantage, ayant disputé la saison 2020 réduite sur décision unilatérale de Rob Manfred. Une décision qui était très mal passée auprès des joueurs et des propriétaires, partisans d’une saison complète.

“To me, baseball has always been a reflection of life. Like life, it adjusts. It survives everything.” – Willie Stargell


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