Merci Mr. Aaron

Hank Aaron, aka Hammerin’ Hank

Il devait fêter ses 87 ans dans deux semaines. Au début du mois, il était même apparu souriant dans les médias après avoir été vacciné contre le Covid, un geste qu’il avait voulu public – aux côtés d’autres leaders afro-américains – pour encourager la population d’Atlanta à se faire vacciner. Mais ce vendredi 22 janvier 2021, Henry « Hank » Aaron s’est éteint et une vague d’hommages et d’émotion s’est propagée sur toute la planète baseball et bien au-delà. Car celui que l’on surnommait The Hammer (le Marteau) pour sa puissance était bien plus qu’une Légende de notre sport, il était aussi l’une de ses plus grandes figures en dehors du terrain.

Bien sûr, Hank Aaron c’était ça, des stats qui le placent en haut des rankings all-time de la MLB alors que son dernier match remonte à 44 ans. Tout simplement l’un des le meilleur joueur offensif de tous les temps, au point qu’il ait donné son nom au trophée récompensant chaque saison l’excellence dans ce domaine. Un petit exercice de calcul suffit à comprendre : même en retirant le nombre de HR de son nombre total de hits, on reste au-dessus de la mythique barre des 3000. Hammerin’ Hank était une machine à longues balles mais pas seulement, il était surtout une machine à frapper encore et encore et encore au cours de son illustre carrière débutée en 1952 en Negro American League, avec les Indianapolis Clowns, et conclue en 1976 avec les Milwaukee Brewers. Mais derrière le joueur extraordinaire se dissimulait aussi l’histoire d’un homme qui a grandi dans le sud ségrégué des Etats-Unis et qui reçu des lettres de menaces de mort par milliers. Pour beaucoup et pendant longtemps, Hank Aaron ne pouvait pas être le visage du « National Pastime ». Il a prouvé le contraire.

Henry Louis Aaron naît le 5 février 1934 à Mobile, Alabama, une terre qui verra aussi grandir les illustres Satchel Paige ou Willie McCovey. Il est le troisième enfant d’une famille qui en comptera huit au total, une famille noire et pauvre d’un Etat du sud des Etats-Unis. Si la ville de Mobile fait preuve d’une relative ouverture à la population noire (accès à l’éducation ou à la bibliothèque), la ségrégation est comme partout ailleurs dans le sud, omniprésente. Pour échapper à ce quotidien, c’est dans le quartier noir de Toulminville que le patriarche achète une bicoque sans électricité ni fenêtre dans une rue défoncée où les cochons font office de bennes à ordures. Herbert Sr. multiplie les boulots pendant qu’Estella s’occupe des enfants. Il n’y a pas beaucoup à manger sur la table du dîner mais la famille Aaron est un exemple dans le quartier pour son unité. Quand il ne ramasse pas des pommes de terre pour quelques cents, le petit Henry joue au baseball avec son frère Tommy (qui deviendra lui aussi professionnel et même aux côtés de Hank) et d’autres garçons de Toumlinville avec des bâtons en guise de batte et des morceaux de chiffons roulés en boule, des vieilles balles de golf ou des bouchons en guise de balle. Le garçon s’imagine en charpentier quand il sera grand afin de construire une maison à sa famille…

Voici notre jeune Henry, 18 ans, plongé dans le monde du baseball professionnel. Mais il lui faut d’abord gérer ces nouvelles expériences de vie hors de son quartier noir de Toulminville. Voyager aux Etats-Unis quand on est noir dans les années 50 c’est subir de plein fouet des actes racistes au quotidien : entendre par exemple les serveurs d’un restaurant de Washington DC casser et jeter les assiettes à peine vides de Aaron et ses coéquipiers plutôt que les laver. Sur le terrain, le shortstop des Clowns et son coup de batte font merveille et ils ne tardent pas à éveiller la curiosité des scouts MLB. A peine trois mois après ses débuts en Negro League, les New York Giants et les Boston Braves envoient par télégramme une offre de rachat pour le contrat du jeune espoir. L’offre des seconds est 50 dollars plus importante… 50 dollars, c’est tout ce qu’il aura fallu pour nous empêcher de voir Hank Aaron et Willie Mays, 21 ans et dans sa deuxième saison MLB, sous le même uniforme des Giants! La carrière en Negro League de Hank s’arrête au bout de trois mois et 26 matchs (AVG .633 ; 5HR ; 33RBI ; 41 hits).

Le parcours MLB de Aaron débute d’abord en Ligues Mineures chez les Eau Claire Braves (dans le Wisconsin). Il y abandonne sa technique peu conventionnelle au bâton pour adopter la prise classique mais cela ne remet pas en question ses performances. A l’issue d’une saison marquée par des difficultés personnelles d’adaptation (mal du pays, racisme quotidien), il s’offre le trophée de Rookie de l’année dans la Northern League Class-C et une place dans la All-Star Team. Si sa couleur de peau lui coûte bien des ennuis dans le nord-est du pays, ce sera bien pire lors de son retour dans le sud quand il est promu en Southern League Class-A à Jacksonville en Floride. Il est l’un des tout premiers joueurs noirs à intégrer la Ligue et, malgré tout son talent, rien ne lui est épargné alors que règnent les lois Jim Crow : il est séparé de ses coéquipiers blancs pour tous les moments « sociaux » (hôtels, restaurants, sorties) et malgré le soutien de son club, il doit parfois lui-même trouver son propre déjeuner ou son propre hôtel-taudis pour passer la nuit entre deux matchs. Beaucoup d’observateurs s’accordent à dire aujourd’hui que ce qu’ont vécu Aaron et ses coéquipiers Mantilla et Garner, et les deux ou trois autres joueurs noirs de la Ligue, était encore plus dur et cruel que ce qu’a pu endurer Jackie Robinson, car lui pouvait au moins disputer la moitié des matchs à Brooklyn où les regards sur lui étaient différents qu’ailleurs dans la Ligue. Pour nos pionniers de 1953, même les matchs à Jacksonville sont des moments de tension extrême car le public est globalement hostile à leur égard. Ce traitement ne l’empêche pas d’écraser le championnat en s’emparant du trophée de MVP (AVG .362, 115 runs et 125RBI) et du titre (bilan de 93-44)! Une année décidemment à émotions puisqu’il rencontre et se marie avec une jeune étudiante de Jacksonville, Barbara, avec qui il aura cinq enfants (il divorcera en 1971 et connaîtra un deuxième mariage en 1973 avec Billye avec qui il aura une fille). Aaron passe l’hiver 53 à Porto Rico avec le coach des Braves Mickey Owen qui le fait travailler sur sa position dans la box pour devenir une arme offensive ultime : il peut désormais frapper des HR en champ droit. C’est aussi pendant cette période d’entraînements intensifs que l’ancien shortstop, reconverti sans grande réussite en 2e base, va définitivement trouver sa place en champ extérieur. Sous le feu des insultes des publics sudistes, sous le feu des journalistes qui suivent ses années de Major League, Henry Aaron garde son calme et sa concentration pour grimper une marche de plus.

Recruté par les Boston Braves, Hank Aaron ne jouera jamais à Boston. Pendant son parcours en Minor League, la franchise a déménagé à Milwaukee après 82 ans de présence dans le nord-est. A l’âge de 23 ans au printemps 1954, il participe à son premier Spring Training avec les « grands ». Il rentre en jeu lors d’un match après la blessure d’un coéquipier. Le lendemain, le 14 mars, il est titulaire pour les Braves et devinez quoi? Il frappe un HR! Ses quelques prestations lui valent de signer le tant attendu contrat MLB le dernier jour du camp de printemps. Avec le numéro 5 sur le dos, il fait ses grands débuts le 13 avril mais reste muet en 5 passages à la batte face aux Reds. Le premier de ses 755HR est frappé le 23 avril face aux Cardinals. Cette première saison est écourtée début septembre par une blessure mais elle l’aura vu se faire un nom avec une honorable moyenne de .280 et 13HR. Il va aussi bientôt se faire un surnom grâce au directeur des relations publiques des Braves qui trouve que « Henry » ça fait trop sérieux même si ça colle parfaitement au personnage. Quelque chose comme « Hank », ça fait plus sympa et plus accessible! Et puis notre rookie va aussi se faire rapidement un numéro puisque pendant l’intersaison il passe du 5 au 44 qui l’accompagnera toute sa carrière.

Les premiers honneurs individuels tombent dès 1955, soit sa saison sophomore : première de ses 25 sélections au All-Star Game (il y a eu à quelques occasions deux matchs de gala par saison). En 1956, il remporte l’un de ses deux titres de NL batting champ. En 1957, il décroche son seul (!) titre de MVP après avoir frôlé la Triple Couronne (1er en HR et RBI, il est 3e pour la moyenne). Le 23 septembre, son walk-off HR contre les Cardinals offre la première place de National League aux Braves qui décrochent ainsi leur place en World Series. Pour sa première finale, Hank doit défier les New York Yankees, champions en titre, des Mantle, Berra et Ford. La série va au terme des sept matchs et devant les 61 000 spectateurs du Yankee Stadium, les Braves s’imposent 5-0 pour s’offrir le premier titre de leur histoire à Milwaukee, et le premier de la franchise depuis 1914. Aaron n’est pas pour rien dans ce triomphe avec des stats finales de 3HR, 7 RBI et une moyenne de .393! Les deux équipes se retrouvent en World Series en 1958 mais cette fois les Bombers prennent leur revanche au County Stadium de Milwaukee.

Mickey Mantle et Hank Aaron se sont affrontés aux World Series 1957 et 1958

Jusqu’en 1963, les stats de Hank Aaron sont prodigieuses, il est au sommet de son art face à n’importe quel lanceur de la Ligue. Ses coéquipiers, adversaires, coachs ou journalistes s’accordent à dire qu’il avait les poignets les plus larges qu’ils n’aient jamais vu, et que ce simple coup de poignet délivré avec un timing parfait suffisait pour propulser des balles par dessus les clôtures. Jamais moins de 30HR entre 1957 et 1963, et selon les saisons : soit le plus grand nombre de HR, soit de hits, soit de RBI, soit de doubles, soit de runs… bref toujours au sommet. Après la saison 1965 : retour dans son sud natal puisque les Braves s’installent à Atlanta, malgré une bataille juridique acharnée menés par la ville de Milwaukee et même l’état du Wisconsin qui ne veulent pas perdre leur star et leur équipe. Mais le business l’emporte souvent toujours en MLB et c’est un nouveau public à conquérir, on le sait, pas le plus facile. La ségrégation est toujours de mise dans le sud même si le mouvement pour les droits civiques prend de l’ampleur dans ces années-là, menées justement par un enfant d’Atlanta, le Docteur Martin Luther King.

Hank Aaron et l’ancien maire d’Atlanta et militant pour les droits civiques, Andrew Young, en 2019.

44HR en 1966, 39 en 1967, 29 en 1968… Le 14 juillet 1968, à 34 ans, Hank frappe son 500e HR. Il est à l’époque le deuxième plus jeune joueur à réussir pareille performance après Jimmie Foxx. 184 hits en 1967, 174 en 1968, 164 en 1969, 154 en 1970. Le 17 mai 1970, Hank frappe son 3000e hit face à l’équipe contre qui il a débuté sa carrière MLB, les Cincinnati Reds. 44HR en 1969, 38 en 1970, 47 en 1971. Le 27 avril 1971, Hank devient le troisième joueur de l’histoire à atteindre la barre des 600HR, il a 37 ans. A l’issue de la saison 1972, il a passé Willie Mays et avec 673HR se retrouve à la deuxième place du classement. Mais c’est une autre stat qui le rend fier cette année-là : celle du nombre total de bases après avoir détrôné Stan Musial (6134).

Source : Baseball Reference

La modestie et l’humilité font qu’Hank ne parle jamais de cette marque mythique de 714 qu’il est tout doucement en train de grignoter. Mais alors qu’à coups de poignet, il s’en rapproche pendant cette année 1973, le pire visage de l’Amérique s’affiche au grand jour : le joueur reçoit des dizaines puis des centaines puis des milliers de lettres de menaces de mort. Il doit entrer dans les stades par des portes dérobées. Son tort? Être noir et vouloir « voler » le record du grand, du mythique, du légendaire, de l’icône blanche Babe Ruth. Certaines de ces lettres ont été conservées par le FBI dans le cadre des enquêtes ouvertes, d’autres par le National Hall of Fame de Cooperstown car elles font partie malheureusement de l’histoire du baseball, et toutes les autres, Hank les conservera toute sa vie. A chacun de ses nouveaux HR, c’est encore plus de coups de téléphone en pleine nuit, menaces sur ses enfants… c’est un déchaînement de haine d’une partie du pays contre celui qui ne fait qu’exceller dans son métier. A 39 ans, le joueur des Braves frappe 40HR en 392AB pendant cette saison 1973… ce qui porte son total en carrière à 713… à une longueur de Babe Ruth. La veuve de ce dernier fait partie des voix qui s’élèvent pour dénoncer le traitement indigne dont est victime le joueur des Braves. Autre soutien public : celui du cartooniste Charles Schulz, le papa de Snoopy, qui créé un comics spécial [je vous invite à ré(écouter) le #1 du podcast Culture Baseball à ce sujet]. Aaron avoue à l’issue du dernier match de la saison 1973 qu’il ne sait pas s’il sera encore en vie au printemps suivant pour tenter de battre le record.

Mais Hank Aaron est bien là en ce mois d’avril 1974 quand va s’ouvrir la nouvelle saison… sauf qu’une polémique voit le jour : les Braves doivent débuter par une série de trois matchs face aux Reds à Cincinnati mais la direction du club tient absolument à ce que le record tombe à Atlanta et prévoit donc de se passer de sa star pour ces trois premiers matchs. La MLB ne l’entend absolument pas de cette oreille et sait que cette course au record passionne (parfois à l’excès) le public et qu’il n’est pas question de la mettre sur pause. Les deux parties s’entendent : Aaron ne jouera que deux matchs sur trois à Cincinnati. Pour son premier passage au bâton pour son premier match, le 4 avril 1974, il frappe son 714e HR et égale le Great Bambino. Quatre jours plus tard, les Braves sont de retour à Atlanta pour affronter les Dodgers, l’équipe dont rêvait le petit Henry avant de ne plus les supporter après s’être fait rejeter lors des tryouts. Ce match du 8 avril est retransmis en direct à la télévision nationale et restera la plus grande audience pour un match de baseball jusqu’au Match 1 des World Series de 2001. Devant 53 700 spectateurs et des millions de téléspectateurs, Aaron se présente face au lanceur Al Downing lors de la 4e manche, les yeux des Etats-Unis sont posés sur ce duel. Il sera bien entendu remporté par Hank qui expédie la balle dans le bullpen des Braves en champ gauche. 715! Commence alors ce tour des bases historique. Entre la 2e et la 3e base, deux jeunes étudiants – blancs – se précipitent sur Hank… on craint le pire… ils viennent simplement le féliciter. Un journaliste radio tente de décrocher ses premiers mots alors qu’il n’a pas encore franchi le marbre puis Hank est porté en triomphe par ses coéquipiers et reçoit l’embrassade de ses parents descendus sur la pelouse. 715!

Les menaces ne s’arrêtent pas à ce match et se poursuivent tout au long de la saison et même tout au long de la vie de Aaron. Il recevra encore des centaines de lettres d’insultes en 2014 après un article lui étant consacré dans USA Today. Le poids de la course au record en moins sur les épaules, Aaron termine cette année 1974 avec un 733e homerun. Ce fameux 733e sera frappé le 2 octobre et ce sera son dernier sous le maillot des Braves. A 40 ans, il envisage la retraite sportive pour prendre un poste à responsabilité dans le front office, mais ce n’est que dans le département « relations publiques » qu’une proposition lui est faite. Hank refuse et se met finalement en tête de prolonger cette immense carrière pour un ou deux ans supplémentaires. Pour boucler la boucle, c’est du côté de Milwaukee – dans la nouvelle franchise des Brewers – que l’on retrouve notre héros au printemps 1975. Le 1er mai, il s’empare d’un autre record de Babe Ruth : celui du nombre de RBI : 2 213. Il dispute à domicile son dernier All-Star Game, 20 ans après avoir disputé le premier également au County Stadium de Milwaukee. Sa dernière saison ce sera 1976 avec un 755e HR le 20 juillet face aux California Angels.

A peine retraité, Aaron repart à Atlanta pour intégrer l’organigramme des Braves. Il grimpera les échelons jusqu’au poste de vice-président et directeur du player development, un des rares afro-américains à occuper de telles responsabilités. En 1982 pour sa première année d’éligibilité au Hall of Fame, Hank Aaron décroche 97,8% de voix, c’est le deuxième meilleur total de l’époque après Ty Cobb (98,2%).

Après avoir subi quasiment tout au long de sa vie le racisme et l’intolérance, Hank Aaron a tenu bon. Il n’a jamais eu aucun signe d’agacement, d’énervement. Il a encaissé les coups comme les lanceurs adverses encaissaient ses frappes. L’homme consacrera le reste de sa vie au bien collectif avec des actions caritatives, des fondations, des donations. Son engagement a été reconnu et salué par de nombreux présidents américains qui lui remettront de multiples honneurs officiels. En 2007, son visage apparaît sur l’écran géant de l’AT&T de San Francisco. Il adresse un message de félicitations à celui qui vient de battre son record de HR : Barry Bonds. Un geste qui illustre bien la classe de l’homme quand on sait ô combien est décriée cette marque des 756HR (que Bonds portera à 762 à la fin de sa carrière). Hank Aaron ne manquait jamais les grands rendez-vous de la MLB : les All-Star Games ou World Series en premier lieu. Il était un exemple pour toutes les générations de joueurs qui lui ont succédé sur les diamants, quelle que soient leurs origines. Il était un exemple pour nous passionnés de ce sport merveilleux qu’est le baseball, quelles que soient nos origines. Merci Mr. Aaron.

 


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