1946, l’été Canadien de Jackie Robinson

A quoi tient un destin exceptionnel ? Le 15 avril 1947, un joueur afro-américain de 28 ans fait ses débuts dans les Ligues Majeures a Ebbets Field, le stade des Brooklyn Dodgers. Un All Star dans les Negro Leagues, beaucoup estiment encore aujourd’hui que Jackie Robinson n’était pas forcément le meilleur joueur de ces ligues réservées aux afro-américains. Pourtant, entre bienveillance et adversité, entre chance et résilience, il allait devenir le premier joueur à briser la barrière de la race en MLB, devenir un symbole d’intégration, et inspirer le combat pour les droits civiques. Au cœur de cette trajectoire unique se niche un épisode relativement méconnu, et pourtant essentiel au succès futur de Robinson dans les Ligues Majeures.

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Lors de l’officialisation de la signature de Robinson dans l’organisation des Brooklyn Dodgers, le 23 Octobre 1945, le club de New-York annonça immédiatement son assignation aux Montréal Royals, l’équipe AAA des Dodgers basée au Canada. Si ce mouvement fut en partie sportif – la différence de niveau entre les Negro Leagues et la Major League étant quasiment impossible à quantifier en raison de la séparation hermétique entre ces deux mondes bien distincts -, il fut surtout pensé par Branch Rickey pour permettre à Jackie Robinson de faire ses preuves parmi les « Blancs » dans un environnement plus clément, le Canada n’étant pas en proie aux conflits ségrégationnistes qui agitaient l’Amérique de l’après-guerre.

Ce même Branch Rickey, Président, General Manager des Brooklyn Dodgers et responsable de la venue de Jackie Robinson (et quelques mois de plus tard de celle, non-concluante de Johnny Wright) dans l’organisation des Dodgers, continua de défendre son protégé contre vents et marées malgré tous les obstacles mis sur son chemin, y compris dans ses propres rangs. Confronté à l’incompréhension de certains joueurs et du public, il dut également passer outre le refus initial du Manager des Royals, Clay Hopper, d’accepter la présence de Robinson dans son équipe. « Monsieur Rickey, pensez-vous vraiment qu’un nègre est un être humain ? », s’exclama Hopper lors du Spring training.

Natif du Mississipi et encore propriétaire d’une plantation de coton en 1946, Hopper était un pur produit de l’Amérique profonde, raciste, et enfermée dans un système ségrégationniste qu’elle ne savait pas questionner : il supplia Rickey, lors de l’annonce de la présence de Robinson dans le roster des Royals : “S’il vous plait, ne me faites pas ça. Je suis blanc et j’ai vécu toute ma vie au Mississippi. Si vous faites ça, vous allez me forcer à déplacer toute ma famille et ma vie hors du Mississippi. » Il fut – on le verra – l’un des artisans de la promotion de Robinson dans les Ligues Majeures quelques mois plus tard.

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Photo : DR
Au terme d’un Spring Training marqué par de nombreuses manifestations d’hostilité de la part des citoyens et autorités floridiens, lors duquel il fut ostracisé par certains coéquipiers, ne fut pas autorisé à voyager avec ses coéquipiers ou dormir dans le même hôtel, et où nombreux matchs de préparation dans lesquels Robinson devait figurer, furent annulés en raison de sa seule présence.

Blessés par le traitement reçu en Floride, Jackie Robinson et sa jeune épouse, trouvèrent une atmosphère totalement différente au Canada. Dans une interview au Globe and Mail, en 2013, Rachel Robinson se souvenait de son arrivée à Montréal, et de leur recherche d’un logement :

« L’une des choses les plus difficiles pour un noir dans les années 40, était de louer un logement, où que ce soit. », explique Rachel Robinson, en se souvenant qu’une femme francophone avait ouvert la porte avant de lui offrir de louer l’appartement et de lui proposer une tasse de thé. « Plutôt que de me claquer la porte au nez, elle m’a dit “Welcome” en Anglais. J’étais totalement choquée. » A Montréal, les Robinson découvrirent la tolérance et un art du « vivre ensemble » dont ils n’auraient jamais pu imaginer l’existence quelques mois plus tôt.

Bien que la plupart des matchs d’International League se jouaient aux Etats Unis, Jackie Robinson put profiter à plein de la sérénité de sa vie canadienne, et entamer la saison sur les chapeaux de roue. Dès son premier match avec les Royals, dans le stade des Jersey City Giants, Jackie Robinson dévoile toutes ses qualités de batteur et de coureur en affichant une carte de 4-5 avec quatre points produits, quatre points marqués, un Home Run et deux buts volés pour une nette victoire des Royals (14-1) sur les Giants. De ce match, l’Histoire a surtout retenu une image : la photo de George « Shotgun » Shuba et Robinson après le 3-run Home Run de ce dernier est la première image d’une poignée de main interraciale sur un terrain de base-ball professionnel. Neuf ans plus tard, Shuba et Robinson étaient encore coéquipiers sous le maillot des Brooklyn Dodgers, lors de la victoire des New-Yorkais dans les World Series 1955.

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Jackie Robinson et George Shuba pour la première image d’une poignée de main interraciale sur un terrain de base-ball professionnel. Photo : DR
Partout où il passait, Robinson déchaînait les passions pour le meilleur et pour le pire, et ne laissait personne indifférent. Tout au long de sa saison sous l’uniforme des Royals, les stades se remplissaient pour voir Robinson, l’admirer, l’encourager, l’insulter ou le menacer. Plus d’un million de tickets furent vendus lors de l’année 1946, pour des matchs auxquels il participa, pour un accueil parfois chaleureux comme à Montréal ou à Jersey City, où il fut acclamé par les 52,000 supporters du Roosevelt Stadium pour son premier match professionnel, parfois empli de haine comme à Syracuse, N.Y., ou les supporters des Chiefs jetèrent un chat noir sur la pelouse en criant « Hey Jackie, voilà ton cousin ! ».

En apparence imperturbable, Jackie Robinson tint la promesse faite à Branch Rickey lors de son engagement avec les Dodgers, de ne pas réagir négativement face au déferlement de haine reçu des fans adverses dans certains stades américains. Ce faisant, l’infielder continuait de poser son empreinte sur la Ligue Internationale avec des performances qui lui vaudraient, quelques mois plus tard, le titre de MVP de la Ligue. Imperturbable en apparence, Robinson raconta plus tard dans son autobiographie, qu’il avait surestimé sa capacité à gérer enchaînement des matchs et l’impact des insultes à son encontre. Épuisé mentalement et physiquement, il dut interrompre sa saison quelques jours avant de reprendre sa marche en avant, et de mener les Royals de Montréal à une saison historique, ponctuée par un bilan de 100-54 sur la saison régulière. Sur un plan individuel, il termina la saison avec la meilleure moyenne au bâton (.349) et le plus grand nombre de points marqués (113). De quoi convaincre les sceptiques !

Mais Robinson n’en avait pas fini de découvrir l’ascenseur émotionnel qui allait accompagner toute sa carrière de joueur de baseball professionnel. Grace à la victoire des Royals dans la Coupe du Gouverneur, la franchise Canadienne put s’offrir une participation aux Junior World Series, face aux champions de l’American Association, les Colonels de Louisville. Dans la ville du Kentucky, où grandissait alors un petit garçon de quatre ans nommé Cassius Clay, la ségrégation était encore la norme. Et elle vint frapper Robinson, encore meurtri par son printemps floridien, en plein cœur. A Louisville, Robinson ne fut tout d’abord pas autorisé à loger dans le même hôtel que le reste de son équipe, avant de voir les propriétaires des Colonels limiter l’accès du stade aux Noirs. Perturbé par ce climat néfaste et par les insultes proférées à son égard dans et autour du stade, Robinson réalisa l’une des pires séries de sa saison, en ne frappant qu’un seul hit sur dix passages au bâton, lors des trois matchs joués à Louisville.

Heureusement, les trois matchs suivants se disputaient à Montréal, et plus Robinson était exposé à l’adversité aux USA, plus les spectateurs du Stade Delorimier montraient leur support pour leur joueur de deuxième base. Accueilli en héros, le numéro 42 des Royals mettait les choses au clair dès le match 4, en frappant le point gagnant dans la 10è manche. Dès lors, plus personne ne pouvait arrêter les Royaux, qui remportaient les deux derniers matchs et les Junior World Series, 4-2.

« Je n’oublierai jamais, après avoir joué à Louisville, dans mon propre pays, et reçu les huées et les insultes que j’y ai reçu, le retour à Montréal… Je pense que le fait que j’aie joué à Montreal, que j’aie eu tant de gens qui m’ont envoyé des lettres et des prières, et m’aient souhaité de bonnes choses, a fait beaucoup pour permettre le succès que j’ai eu. »

Porté en triomphe par les fans des Royaux et par ses coéquipiers au terme du dernier match de ces séries, Robinson avait conquis le cœur de Montréal, fait ses preuves sur le plan sportif, et il était fin prêt à écrire l’histoire des Ligues Majeures. Il le fit avec la bénédiction de Clay Hopper, qui vint lui serrer la main dès le retour au vestiaire en ajoutant : « Vous êtes un véritable joueur de baseball et un gentleman. Ça a été formidable de vous avoir dans l’équipe. » Hopper, qui traita toujours Robinson comme les autres joueurs au cours de la saison, recommanda dans la foulée à Rickey de promouvoir le joueur dans le roster des Ligues Majeures dès la saison suivante. La suite, vous la connaissez.

Si Jackie et Rachel Robinson n’ont jamais oublié leur été canadien, Montréal garde également un souvenir ému du passage de Jackie sous l’uniforme des Royaux. Aujourd’hui encore, Jackie Robinson est le seul joueur de baseball à avoir sa statue sur le parvis du Stade Olympique. Un mémorial s’élève également en son honneur, là où se trouvait autrefois le Stade Delorimier, et une plaque a été posée sur la maison de la rue de Gaspé dans laquelle il vécut pendant la saison 1946. Un souvenir de ces quelques mois d’idylle canadienne qui ont contribué à changer pour toujours le visage du baseball, du sport, et de la société américaine.

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