Noms et logos amérindiens : le sport US face au défi d’une société plus juste

La mort de George Floyd, dernier crime raciste d’une trop longue liste, et les grandes manifestations du mouvement Black Lives Matter ont mis un coup de projecteur inédit sur la réalité d’un racisme qui était jusqu’alors nié ou minoré par les autorités, une grande partie de la population et les ligues sportives professionnelles, à l’instar de la MLB. Dans l’Amérique de Trump, en proie à des divisions profondes, les ligues majeures, comme leurs équipes et leurs stars, ont pris position pour BLM. Parfois tôt, parfois tardivement, souvent timidement, rarement frontalement. Au-delà du racisme vécu par la communauté africaine-américaine, ce sont l’ensemble des discriminations raciales qui ont été mises en lumière et, en particulier, celles touchant les amérindiens, victimes d’appropriation culturelle par le sport américain.

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crédit : Tony Avelar/AP

La polémique qui entoure l’utilisation de noms, logos, mascottes et pratiques de fans issus de la culture amérindienne a réellement pris de l’importance dans les années 2000 où de nombreuses voix de la nation amérindienne, et de leurs alliés dans la lutte contre les stéréotypes racistes, ont dénoncé l’image que véhiculaient ou avaient véhiculé des équipes professionnelles comme les Cleveland Indians en MLB, les Washington Redskins en NFL, les Golden States Warriors en NBA ou encore les Chicago Blackhawks en NHL.

Ces dernières années, certaines équipes ont décidé de revenir sur tout ou partie de cette appropriation culturelle. Depuis 2019, les Indians ont ainsi abandonné le célèbre logo Chief Wahoo et, lors du premier match de cette saison à domicile, les joueurs ont décidé de jouer avec un maillot extérieur, arborant le nom de la ville plutôt que le maillot home où est inscrit « Indians ». La franchise étudie désormais la possibilité de changer son nom. Suite aux manifestations actuelles et sous la pression de leurs sponsors, les Redskins (peaux-rouges en français) ont décidé quant à eux d’abandonner leur nom, celui-ci étant considéré comme l’équivalent du N-word pour les africains-américains. En attendant d’en trouver un nouveau avant le début de la saison mi-septembre, l’équipe se nomme tout simplement Washington Football Team. En revanche, l’équipe des Blackhawks a décidé de conserver son nom tout en banissant les célèbres et typiques coiffes indiennes qui parsèment généralement leurs tribunes.

Ces trois exemples ont fait débat des deux côtés de l’Atlantique. Malgré des histoires différentes, mais aussi liées à bien des égards, les fans nord-américains et français ont partagé un débat extrêmement divisé sur la question. Certains estiment, dans la droite ligne du mouvement BLM, qu’il faut faire table rase d’un passé raciste qui continue d’infuser jusque dans les ligues professionnelles. D’autres, arguant du respect de la tradition sportive, pensent que cette « cancel culture » va trop loin alors que ces équipes rendent hommage à la culture amérindienne. C’est d’ailleurs la ligne de défense qu’ont tenu les équipes impliquées dans la controverse comme l’illustrent les propos tenus en mai 2016 par Daniel Snyder, propriétaire de la franchise NFL de Washington, qui déclarait que son équipe et ses fans « ont toujours cru que leur nom représentait l’honneur, le respect et la fierté ». En 2013, il affirmait d’ailleurs que jamais les Redskins ne changeraient de nom.

Pour ces partisans du maintien d’un statu quo, il est un argument qui semble, au premier abord, imparable. Plusieurs sondages, commandés par des médias américains, ont montré que les Amérindiens ne se sentaient pas dérangés par la situation. Un sondage du Washinton Post de mai 2016 montré que c’était le cas pour neuf amérindiens sur dix parmi les sondés.

Sondages avantageux, hommage à la culture amérindienne, est-on réellement dans un non-débat fabriqué par une minorité ? Et bien, non. Que ce soit en examinant l’histoire de ces noms et logos ou en se référant à de vraies études scientifiques, cette polémique soulève un vrai problème, profondément ancré dans nos sociétés.

Des noms et logos qui ne sont pas des hommages

En MLB, deux franchises sont dans le viseur des activistes : les Cleveland Indians et les Atlanta Braves. Et leurs deux noms sont loin d’être des hommages à la nation amérindienne.

Avant de s’établir en 1966 à Atlanta, la franchise passa une décennie à Milwaukee (1953-1965). Mais à l’origine, elle fut la première franchise de Ligue Majeure de Boston. Elle eut différents noms dont les plus connus furent les Red Stockings et les Beaneaters, où évolua notamment le grand King Kelly. A l’époque, la presse leur donnait des noms et surnoms sans cesse. C’est en 1912 que la franchise se fixe sur le nom de Braves, alors que sa concurrente de l’American League avait pris quatre ans plus tôt son nom définitif, les Red Sox. Est-que l’équipe fut nommée en hommage aux amérindiens ? Pas vraiment. C’est, en fait, le joueur rebelle John Montgomery Ward (il fonda la première association de joueurs, la Brotherhood, à la fin du 19ème siècle) qui donna l’idée de ce nom en l’honneur du nouveau président du club, James E . Gaffney, membre du Tammamy Hall, une organisation, créée à la fin du 18ème siècle, qui exerça un contrôle sur la politique new-yorkaise pendant plus d’un siècle, avant sa chute politique et judiciaire dans les années 60.

Or, cette organisation s’amusa à utiliser très tôt des références amérindiennes pour nommer leurs réunions ou leurs chefs. Le nom même de l’organisation était une référence à un grand chef amérindien de la nation Lenni-Lenape, Tamanend, un pacifiste qui signa un célèbre traité de paix avec le colon William Penn, fondateur de la Pennsylvanie, et qu’on surnomma « Le Saint Patron de l’Amérique ». Les Boston Braves n’étaient donc pas un hommage à la nation amérindienne mais un clin d’oeil au nouveau président du club.

Il en est de même pour les Redskins qui, contrairement à ce que disait leur propriétaire en 2016, ne sont pas un hommage aux amérindiens. A l’origine, les Redskins de Washington se nommaient les Braves de Boston car, quand l’équipe est créée en 1932, elle partage le terrain des Boston Braves du baseball, le Braves Field. Mais en 1933, l’équipe déménage à Fenway chez les Red Sox, jusqu’en 1936. Pour être raccord avec leurs nouveaux colocataires, l’équipe se rebaptise Redskins.

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crédir : Tony Avelar/AP

Pourquoi avoir choisi de garder un nom lié à la nation amérindienne ? A l’instar des Braves en baseball, et du Tammamy Hall un siècle plus tôt, il y avait une sorte de fascination pour les amérindiens chez les blancs américains. Une fascination malsaine. A la fin du 18ème siècle et durant les premières décennies du siècle suivant, les américains durent se construire une nouvelle identité. S’approprier une partie de la culture amérindienne, c’était se détacher de leurs origines britanniques, s’accaparer l’identité sauvage et libre du nouveau monde que représentaient les amérindiens aux yeux des colons. C’est cette construction identitaire que l’on retrouve d’ailleurs lors de la Boston Tea Party du 16 décembre 1773 quand soixante colons, appelés les « Fils de la Liberté », se déguisent en amérindiens de la tribu des Agniers, guerriers inspirant la peur à cette époque, et montent à bord de navires britanniques pour jeter des caisses de thé à la mer.

Durant le 19ème siècle, la conquête de l’Ouest va aggraver les tensions entre colons et amérindiens, augmentant le nombre de conflits appelés guerres indiennes, qui ont débuté au siècle précédant et se terminent en 1890. Durant cette période, le gouvernement américain a signé plus de 400 traités avec les amérindiens et les a systématiquement violé comme le rappelait l’historien Howard Zinn dans son célèbre livre Une Histoire Populaire des Etats-Unis. Certains n’hésitent pas à parler de génocide. La population amérindienne était estimée à plus ou moins une dizaine de millions de personnes à l’arrivée des premiers colons. A la fin des guerres indiennes, leur population était de 250 000 individus. Guerres, massacres, maladies importées par les colons, déplacements et mises en place de réserves, concentrant une importante misère sociale, sont autant de raisons expliquant la situation dramatique vécue par la nation amérindienne.

Mais pour les blancs, il en fut tout autre. Vainqueurs de ces guerres, imposant leur loi sur les territoires, ils imposèrent aussi leur récit de ce drame, réinterprétant la figure de l’indien à leur sauce. D’un côté, le bon sauvage, guerrier noble et brave, connecté à la nature. De l’autre, le sauvage barbare, violent, immoral, sournois. Selon les circonstances, l’américain blanc actionne l’image qui lui convient. C’est notamment le cas pour les Redskins, selon Kevin Gover, directeur du Smithsonian Institution’s National Museum of the American Indian et membre de la tribu Pawnee d’Oklahoma, interviewé par USA Today en août 2016. Pour lui, le mot Redskins, et qui est une insulte reconnue comme telle, renvoie à l’image brutale de l’indien alors que le logo de la franchise renvoie à sa figure noble. Adrienne Keene, citoyenne de la nation Cherokee et spécialistes de ces questions à l’université Brown, le précisait dans une interview au Time en juillet dernier « La fascination américaine pour «l’Indien» – pas les peuples indigènes, pas les peuples autochtones – en tant qu’idée très stéréotypée et abstraite, est quelque chose qui se transforme en produits et en équipes sportives, et elle devient tout simplement omniprésente ».

Effectivement, à la sortie des guerres indiennes, quand la maîtrise du pays revient totalement à la majorité blanche de la nation américaine, les vainqueurs décident d’éradiquer la vraie culture amérindienne pour la remplacer par une fiction officielle. Des milliers d’enfants amérindiens sont arrachés à leurs tribus et placés dans des écoles spéciales, souvent religieuses, dont le but est de les assimiler dans la culture euro-américaine de l’Amérique blanche. Le Canada emprunte le même chemin. L’objectif est de « tuer l’indien en eux ». Parfois littéralement suite à des maltraitances (coups, viols, harcèlement) qui conduisent à des décès dont de nombreux suicides d’enfants et d’adolescents. Le baseball était d’ailleurs massivement enseigné comme symbole d’assimilation. Quant aux vainqueurs, ils exploitent commercialement l’image fantasmée de l’indien comme les Wild West Shows, dont le plus connu est celui de Buffalo Bill, des publicités diverses et les équipes de sport.

Les amérindiens eux-mêmes sont contraints, pour échapper à la vie des réserves et à la pauvreté, d’embrasser ce business qui se moque d’eux, soit dans les Wild West Show ou dans des équipes itinérantes, à l’instar des Nebraska Indians. Cette équipe talentueuse de baseball composée d’amérindiens, qui œuvra de la fin du 19ème siècle aux débuts des années 1920, n’hésitait pas à se grimer en indiens d’opérette et à surjouer leur folklore pour attirer un public blanc curieux de voir ce que l’on considère à l’époque comme une « race en voie de disparition ». Ce même public qui pouvait également déverser sa haine raciste pendant les rencontres. Il n’est pas étonnant de retrouver un entrepreneur blanc à la tête de cette équipe qui, s’il était attaché à ses joueurs, profitait tout de même du fantasme raciste qui les entourait pour faire fructifier son business.

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Nebraska Indians Baseball Team. Il existait plusieurs équipes itinérantes amérindiennes dont les John Olson’s Cherokee All Stars où officia la lanceuse Maud Nelson ou les Ben Harjo’s Oklahoma Indians où joua brièvement Jim Thorpe.

Trois ans après les Boston Braves, une autre équipe de la MLB adopte un nom amérindien, Cleveland. En 1915, l’équipe, alors surnommée les Naps, souhaite changer de nom après le départ de leur star, Napoleon Lajoie. La légende veut que le choix se fixe sur « Indians » en l’honneur d’un ancien joueur amérindien, Louis Sockalexis, de la précédente équipe des Ligues Majeures de Cleveland, les Spiders. Ce dernier, membre d’une tribu du Maine, les Penobscot, joua de 1897 à 1899 aux Spiders. Il est considéré comme l’un des tous premiers amérindiens en Ligues Majeures. Sa courte carrière fut minée par le traitement raciste qu’il reçut des fans et des joueurs adverses. Une violence qui le conduisit à l’alcoolisme. Il meurt à l’âge de 42 ans, deux ans avant que les Indians prennent leur nom définitif. Cette légende est aujourd’hui remise en cause car aucun journal de l’époque n’a évoqué Sockalexis comme origine du nom des Indians. Ces derniers ont plutôt pris exemple sur les Braves en voulant profiter de l’engouement autour de l’image d’Epinal de l’indien, arborant dès 1915 un logo d’indien sur la manche pour copier les Braves de Boston.

Le logo aussi mythique que décrié des Indians, le Chief Wahoo, est lui créé en 1947, en plein âge d’or du western hollywoodien. Reprenant les codes de la caricature raciste, intégrant dans un même dessin les élements du noble et du mauvais sauvage, le logo caractérise une période où la figure de l’indien de western est tendance. Au même moment, les futurs Golden States Warriors sont créés. En 1946, la franchise voit le jour à Philadelphie, reprenant le nom d’une ancienne équipe de la ville. Leur premier logo est un indien au design mimétique avec le Chief Wahoo. L’équipe garde ce logo jusqu’en 1962. Cette année-là, elle déménage à San Francisco. Exit la caricature de l’indien. Cependant, la franchise garde la coiffe traditionnelle des chefs amérindiens comme logo officiel avant d’abandonner définitivement toute référence indienne à leur arrivée à Oakland en 1969. Les futurs Washington Redskins profitent également des premières années de l’âge d’or du western dans les années 30. Au Canada, l’appropriation culturelle apparaît aussi dans la Canadian Football League avec la création, en 1949, des Eskimoos d’Edmonton.

Toujours dans le football américain, les champions en titre de la NFL, les Kansas City Chiefs ont adopté leur nom en déménageant à Kansas City en 1963. C’est le maire de la ville qui les nomme ainsi car il fut un chef boy-scout de la tribu fictive des Mic-O-Say, étant lui-même surnommé Ours Solitaire. Très rapidement, l’équipe adopte une mascotte, un cheval surnommé Peinture de Guerre (Warpaint), et monté par un cavalier avec une coiffe d’indien. Quant aux fans, comme chez les Atlanta Braves avec le tomahawk chop, ils parodient l’imaginaire de l’indien. Le dernier cas qui pose problème est celui des Chicago Blackhawks, équipe de la NHL qui porte ce nom depuis sa création en 1926 car son fondateur, Frederic McLaughlin, servit dans la 86ème division d’infanterie de l’armée américaine, unité fondée en 1917 et surnommée ainsi en l’honneur d’un grand chef de la tribu Sauk du début du 19ème siècle, Black Hawk. Comme à Atlanta et à Kansas City, les fans développèrent un fort sens de l’appropriation culturelle en tribunes.

Comme vous avez pu le lire, l’utilisation de noms, de logos, de mascottes et, d’une manière générale, de références amérindiennes, par les équipes, et les fans n’est en rien un hommage. Cette utilisation est, historiquement, une démarche mercantile et une appropriation culturelle, qui tente de réécrire l’histoire et de redessiner l’image d’un peuple opprimé pour en faire un objet de fantasmes autant politique que culturel. Et jamais, ces équipes ne se sont réellement engagées dans un processus d’aide à la nation amérindienne ou ont lutté contre le racisme dont elle fut victime quand ils adoptèrent ces noms et logos. Mais, en 2020, peut-on considérer que ces équipes ont toujours un impact négatif sur la représentation des amérindiens en Amérique ?

Un impact social et psychologique négatif prouvé scientifiquement

Comme dit précédemment, l’argument qui revient régulièrement pour maintenir le statu quo est de se référer à quelques sondages montrant qu’une majorité d’amérindiens sondés ne se sentent pas concernés par ces controverses. Mais les méthodes même des sondages sont remis en cause comme étant non pertinents sur un plan scientifique. Un sondage n’aura jamais la valeur d’une étude sociologique ou psychologique respectant une méthode scientifique approuvée. Concernant le sondage du Washington Post en 2016, Kevin Gover estime, dans USA Today, qu’il a souffert de défauts méthologiques « je pense que dans les réserves, il y a plein d’amérindiens qui juste s’en fichent. Ils ont d’autres problèmes qui sont de loin plus pressants ».

Il est vrai que les réserves indiennes doivent faire face à d’importants problèmes politiques (droits de l’eau, problèmes territoriaux, souveraineté tribale) ou socio-économiques (pauvreté, malnutrition, chômage, abus de drogue, alcoolisme, criminalité, suicide, décrochage scolaire). L’espérance de vie y est d’ailleurs bien plus faible que dans le reste de la population américaine et certaines réserves sont au niveau de vie de pays en voie de développement. Pas plus qu’avec les africains-américains, la justice sociale et l’égalité de droit n’est de mise pour cette communauté. Pour Gover, ces amérindiens des réserves ne sont pas exposés aux images controversées des équipes de sport donc n’y accordent pas d’importante. De plus, deux-tiers des amérindiens et de leurs descendants métisses sont des citadins. Et c’est dans cette communauté-là, exposés aux Indians, Braves, Redskins et autres Blackhawks, que le militantisme contre l’appropriation culturelle dans le sport va se développer.

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100 000 enfants amérindiens sont passés par les 500 Indians Boarding Schools américaines qui existèrent jusque dans les années 1970. La première fut fondée par Richard Henry Pratt, capitaine de l’US Army afin de « détruire l’indien pour sauver l’homme ».

Et ce tardivement car, après avoir perdu les guerres indiennes, les amérindiens ont été soumis à un processus violent d’assimilation, notamment dans les boarding schools (dont le fonctionnement et l’horreur sont admirablement et terriblement restituées dans le roman Jeu Blanc de Richard Wagamese). Mais c’est aussi dans ces écoles que les amérindiens vont prendre conscience, une première fois, qu’ils sont désormais une seule et même entité aux yeux du gouvernement américain. Après plusieurs décennies de maturation, c’est dans les années 2000 qu’une nouvelle génération militante va pouvoir porter le problème de l’appropriation culturelle dans le débat public.

Loin des sondages, plusieurs études scientifiques démontrent que l’appropriation culturelle des amérindiens par les équipes de sport US ont un impact négatif, autant sur la population amérindienne qui y est exposée que sur les non-amérindiens. Le numéro de juin 2020 de la revue Race Ethnicity and Education en recensait une vingtaine.

L’une des plus célèbres études en la matière fut pilotée, au début des années 2010, par Stephanie Fryberg, professeur d’université dans l’Arizona et membre de la tribu des Tulalip. Elle mena deux expériences. La première demandait à des étudiants amérindiens de décrire comment ils se voyaient dans l’avenir. Certains étaient exposés, juste avant, à un programme de bourse ou alors à aucune image. D’autres, à des représentations comme Chief Wahoo ou Pocahontas. Ceux-là se projetaient alors beaucoup moins dans les études et le travail que les deux autres groupes. Sa deuxième expérience s’intéressa aux élèves amérindiens dans le secondaire. Elle remarqua que la lecture d’un texte contenant un logo sportif type Chief Wahoo conduisait les élèves à déprécier leur culture, leur communauté et leur estime de soi. Ils étaient même plus impactés par ce type de logos que par la lecture de textes relatant les problèmes dont souffraient les réserves. Un impact inquiétant quand on sait que les jeunes amérindiens sont régulièrement exposés à cette appropriation. On dénombre 2000 équipes se référant à des peuples premiers dont 92 % dans le secondaire, ce qui représente une équipe sur dix.

Une autre étude universitaire de 2016 s’intéressa à l’impact sur les non-amérindiens. Elle montra, qu’après avoir été exposé pendant 30 secondes à un logo sportif d’inspiration amérindienne, les participants associaient plus faciles les amérindiens à des stéréotypes péjoratifs comme guerriers, sauvages, vicieux ou barbares, qu’à l’image noble de l’indien comme la dignité et l’honneur, contrairement à ce que professait le propriétaire des ex-Redskins. Un processus particulièrement marquant chez les participants qui se déclaraient pourtant progressistes. D’ailleurs, une autre étude démontra que ces logos et mascottes pouvaient révéler des penchants racistes prééxistants. Pour en arriver à cette conclusion, les chercheurs firent lire la lettre d’un jeune amérindien à qui il arrivait certaines situations potentiellement problématiques, le récit étant ambiguë, ne donnant pas d’indication claire sur la possible violence du narrateur. Pour les personnes ayant déjà des préjugés, le jeune amérindien était quelqu’un d’agressif. Pour les autres, ils le considéraient agressif seulement après avoir été exposés à des logos et mascottes issues de l’imaginaire amérindien.

D’ailleurs, l’étude de 2016 avait également remarqué des préjugés inconscients contre les amérindiens plus importants chez les habitants de Cleveland, exposés à Chief Wahoo, qu’à Detroit, la ville des Tigers.

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Une nouvelle représentation des amérindiens à construire

Comme le rappelait la journaliste canadienne Noémi Mercier, dans un article pour le site l’Actualité en juillet dernier, « pour la plupart des Nord-Américains, ce sont les logos sportifs — avec leur registre cartoonesque, rétrograde et va-t-en-guerre — qui, tragiquement, constituent l’image des Autochtones qui leur est la plus familière ». On pourrait ajouter les western dans cette fabrique de l’imaginaire indien. Sans compter, comme le précise la journaliste, que seulement 0,1 % des personnages de la télévision américaine sont issus de la communauté amérindienne, reprenant souvent les nombreux stéréotypes évoqués plus haut.

De nombreux fans qui s’expriment contre le changement de nom ne vivent pas la réalité d’être une population discriminée. En France, Redskins fait uniquement référence à un marketing sportif. Ils n’appréhendent pas l’insulte raciste que constitue ce mot. Mais, imaginez-vous être un amérindien qui entend sans cesse le mot peau-rouge. C’est, pour lui, la même chose qu’un noir qui entendrait sans cesse parlait d’une équipe appelé « les n*** » ou des maghrébins qui verraient en Une régulièrement une équipe nommée « les b**** ». Vous imaginez l’offense et la blessure quotidienne que cela représente. Quand l’équipe itinérante des Nebraska Indians allaient de ville en ville pour jouer au baseball contre les équipes locales, l’une des insultes les plus régulièrement reçues étaient « peaux-rouges ». Aucunement un hommage.

Ces références produisent, consciemment ou non, de la violence symbolique, une déshumanisation des individus et d’une communauté, renvoyés à un imaginaire qui a été construit par ceux-là même qui les ont privé de terres et de droits. Cet imaginaire qui fut ensuite transformé en un marketing et jamais en un hommage. Un marketing qui produisit d’énormes richesses alors que les amérindiens vivaient dans des conditions difficiles dans les réserves. Indians, Braves, Redskins, Blackhawks, Warriors, Chief Wahoo, Warpaint, Tomahawk chop… aucun de ces noms, aucun de ces logos, aucune de ces pratiques de fans ou de ces mascottes ne sont neutres, historiquement comme politiquement. Elles sont le reflet d’un racisme ancien et d’une injustice historique qui fit sa mue en un business pour mieux cacher ses racines honteuses. Une inégalité de traitement qui, encore aujourd’hui, accable la nation amérindienne.

Supprimer ces noms, logos, mascottes et pratiques ne seraient en aucune manière de la cancel culture. Ce serait simplement réparer une profonde injustice. Un vrai hommage à cette nation opprimée.

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L’excuse de l’hommage ne résiste pas longtemps à l’étude des faits

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