Déménagements et Expansions: le dilemne de la MLB

“Vous savez, ce n’est pas facile d’être le chef” Rob Manfred (Dallas Morning News / Smiley N. Pool / Staff Photographer

Depuis la création des ligues Nationale et Américaine, le déménagement des franchises d’une ville à une autre, ou relocation, n’est pas rare. Au gré des turpitudes économiques et autres tribulations émanant de propriétaires pas toujours réglos, les franchises ont eu tendance à déménager entre les villes de la côte Est et le Midwest, puis vers la côte Ouest, suivant le mouvement des marchés de fans et la réduction des temps de transports entre les villes.

Suivant cette logique économique, sous la menace de la création d’une ligue rivale et le couteau sous la gorge face à la montée en popularité du football, la MLB a ajouté de nouvelles équipes à ses ligues en 1962. C’est la première expansion. Avec le besoin de présence sur des marchés en plein boom, et afin de réduire la fuite des spectateurs vers les autres ligues professionnelles, la MLB ajoute de nouvelles franchises en 1969, 1977, 1993 et 1998.

L’expansion de la ligue, mais pas du porte-monnaie

C’est donc régulièrement que les rumeurs d’expansion refont surface. Récemment, c’est l’ajout de deux nouvelles franchises et le passage à trente-deux équipes, pour une répartition en huit divisions de quatre équipes, qui a le vent en poupe.

Il faut savoir que la MLB demande 2 milliards de dollars comme frais d’admission dans la ligue. Ce prix n’est que le ticket d’entrée. S’ensuit tout un parcours, semé d’embûches, et hautement politique, pour intégrer les ligues majeures. Et il faut y ajouter la construction d’un ballpark, flambant neuf, sur les deniers des investisseurs. Valeur estimée : 2 Milliards également.

Kenny Powers – Eastbound & Down, HBO

Donc, si mes comptes sont bons, 4 milliards pour une équipe, 8 milliards pour en avoir deux et équilibrer les ligues. A ces tarifs exorbitants, il y a quand même quelques candidats déclarés ou en tous cas envisagés : Charlotte, Las Vegas, Montréal, Nashville, Portland et Vancouver. La Nouvelle-Orléans, San Jose en Californie, San Antonio, Mexico City … sont aussi des candidat potentiels.

Sur le papier c’est bien joli, mais économiquement, aucune de ces villes, agglomération incluse, ne serait capable d’absorber l’investissement, et le club hériterait de dettes pour des années, même dans l’éventualité d’affluence record et de revenus liés aux activités autour du ballpark.

De plus, la communautarisation des revenus de la MLB, et sa répartition aux trente équipes actuelles, verraient deux équipes s’ajouter. Sur le court terme, c’est une bonne affaire, 4 milliards de dollars à répartir. Mais sur le long terme, c’est trente-deux parts de gâteau, et non plus trente, qu’il faut couper. Et là, les propriétaires existants ne sont pas chauds pour diluer les revenus.

L’arrivée d’une nouvelle équipe sur un marché est souvent problématique quant à la captation de téléspectateurs. Le déménagement des Expos de Montréal à Washington avait poussé le propriétaire des Baltimore Orioles à menacer la ligue de poursuites s’il n’y avait pas d’indemnisations suite à la perte d’une partie de son audience de son « territoire » télévisuel, défini aux USA selon le Nielsen Designated Market Area

Las Vegas, par exemple, est située sur un territoire télévisuel revendiqué par 6 équipes. Si pour obtenir le droit d’évoluer en MLB, vous devez obtenir 75% des votes des propriétaires, vous pouvez être sûr que ceux dont vous menacez le business vont être contre.

Les pertes liées à la pandémie ont fait de l’expansion et des 4 milliards de frais d’entrée un Eldorado pour certaines équipes. Mais ce miroir aux alouettes se ternit au fur et à mesure du retour du public dans les stades, et fait ressortir les conséquences économiques à moyen terme sur le modèle de gestion de nombreuses équipes n’ayant pas la puissance financière des Yankees, des Mets ou des Dodgers: un modèle largement basé sur une affluence constante au stade lors des 81 matchs à domicile et une couverture télévisuelle régionale générant de constants bénéfices publicitaires.

Une ou deux nouvelles équipes, passant toutes ces embûches mais étant tout de même sous le joug économique de dettes importantes, devront ensuite composer avec la difficulté de constituer un roster en puisant dans les équipes existantes, donc héritant de contrats déjà en cours et pesant encore plus dans la balance.

Pour le commissionnaire Rob Manfred, officiellement, pas question d’envisager d’expansion avant que ne soit réglée la question de la négociation du nouvel accord collectif (CBA) en décembre 2021 et des stades de Tampa et Oakland. Un bon moyen en somme de mettre la pression sur les joueurs, les propriétaires et les villes, afin de faciliter les constructions de nouveaux stades et zone d’activité liées, tous cela rapidement et à moindre frais.

Les petits marchés et la tentation de la relocalisation

Concernant Tampa, le secret espoir est de pouvoir débloquer une situation complexe. La ville de Saint Petersburgh, où se situe le Tropicana Field, n’est pas disposée à libérer de l’espace pour un nouveau stade dans le futur, et les Rays sont coincés dans un marché saturé, dans la zone d’influence des Marlins et, dans un plus large spectre, des Braves. Et contrairement à New York ou LA, la différence de ligue (NL / AL) n’influe pas sur ce problème.

Une solution à ce problème aurait pu être la franchise sur 2 villes. La volonté affichée de Montréal de faire revenir le baseball, après le départ des Expos en 2005, aurait pu permettre de faire jouer les Rays en juillet-août-septembre à Montréal et en avril-mai-juin à Tampa. Mais patatras, la pandémie et la fragilité économique du modèle proposé a mis un coup d’arrêt au projet, en plus du bail d’utilisation du Tropicana Field qui court jusqu’en 2028.

Tropicana Field

L’un dans l’autre, c’est une situation compliquée pour les Rays, mais qui laisse encore du temps pour les autorités locales de décider de leur implication dans la poursuite du baseball à Tampa, l’absence d’impact historique dans le marché local devenant un facteur handicapant.

En parlant d’impact historique sur le marché local, Oakland est le parfait contraire.

L’histoire de la franchise depuis sa création est le parfait exemple de l’expansion de la ligue suivant le développement démographique et télévisuel des Etats Unis.

Fondée en 1901, à Philadelphie, sur la côte Est, et connaissant ses heures de gloires sous l’impulsion de Connie Mack dans les années 1910-1930, la franchise est vendue après la seconde guerre mondiale et déménage à Kansas City, dans le Midwest américain en 1955. A la mort du propriétaire en 1960, le fantasque Charlie Finley devient le boss et déménage la franchise à Oakland, Californie, en 1968, sur la côte Ouest.

Les Athletics ont une riche histoire dans la Bay Area, malgré la proximité des Giants. L’innovation est le marqueur de cette équipe, que ce soit avec le Moustache Gang, les Bash Brother ou Moneyball et l’avènement des analytics (merci la Sillicon Valley toute proche). Mais cette proximité est aussi source de rumeurs de déménagement depuis de nombreuses décennies, à chaque changement de propriétaire en fait.

Ce n’est donc pas une surprise que la MLB autorise les A’s à explorer d’éventuelles pistes de déménagements. L’annonce n’est pas anodine de la part de la ligue et du club, tous deux cherchant à influencer la ville d’Oakland qui doit décider avant fin juillet si le projet du nouveau stade est accepté ou pas.

Projet Howard Terminal Oakland – Bjarke Ingels group

Ce nouveau projet, situé à Howard Terminal, est un bébé estimé à 12 milliards de dollars, comprenant un ballpark de 35 000 places, des magasins, des surfaces commerciales, etc. Pour bien mener ce projet, idéalement, la ville devrait investir 855 millions de dollars afin de mettre à niveau l’infrastructure du quartier. Et c’est là que le bât blesse.

More Money-Ball

Depuis 2017, Oakland est une ville qui « appartient » aux A’s. Les Raiders (NFL) sont partis à Las Vegas, les Warriors (NBA) ont finalisé la construction du Chase Center à San Francisco.

Le développement économique faramineux de la région permet aux franchises de San Francisco, les Giants, les 49ers (NFL), les Warriors, d’être ou de devenir les équipes les plus rentables d’Amérique du Nord. Les élus d’Oakland ne veulent pas rater le train et seront d’accord pour à peu près tout, du moment que les A’s ne quittent pas la ville.

Pourquoi, quatre ans après, en est-on à la limite du gâchis ?

Quatre ans de tergiversations, de mauvais choix de terrains, de refus du club du site d’Howard Terminal à ce projet incluant un subside de la ville, comme ça, l’air de rien, alors que la totalité des projets de stades des dernières années dans la Bay Area s’est fait uniquement sur des fonds privés. Les autorités locales n’ont pas mordu à l’hameçon, surtout depuis que l’urgence s’est installé dans les demandes de la MLB et des A’s.

« Enraciné à Oakland », superbe campagne publicitaire de la part de la direction.

Et cette urgence tombe juste quand la ligue a cessé de verser aux A’s le chèque de 30-35 millions de $ qu’ils touchaient depuis 2012, au titre d’équipe de petit marché, lors du partage des revenus.

 Vous en rappelez-vous? On en a parlé en début d’article, les propriétaires, anxieux de devoir partager le gâteau en plus de parts.

Chez les A’s, le président Fischer a tout compris.

Comme la ligue partage les revenus, mais ne garantit pas de plafond salarial, les présidents sont donc capables de faire de juteux profits. Le CBA (Collective Bargaining Agreement, accord entre les joueurs, les propriétaires et la ligue) stipule que les profits doivent être engagés pour augmenter le pourcentage de victoires de l’équipe. Mais il est évident que ce n’est pas respecté, malgré l’opacité entourant le versement du partage des revenus.

Dans ce cas, pourquoi la ville d’Oakland se presserait-elle de conclure un deal avec quelqu’un qui essaie de soutirer des fonds publics, alors que sa surface financière lui permet de gérer son nouveau projet totalement en privé ?

C’est alors qu’intervient la MLB et la menace de relocation, le B.A.BA dans la négociation entre un club et une ville, dans le domaine des sports US. Car au final, le propriétaire, à moins de vendre son équipe, ne sera que peu disposé à déménager dans un marché inconnu, avec un stade déjà construit par d’autres investisseurs. Investisseurs qui ne voudront certainement pas rester en retrait de l’équipe après avoir payé le stade.

Alors que faire ?

Pousser pour avoir une équipe à Portland, et faire revivre les Mavericks (même si ce serait bien ironique)?

Pousser pour à tout prix s’imposer dans le paysage de Las Vegas, avec toutes les inconnues que représentent le marché et son public volatil ?

Au final, la complexité du partage des revenus, liée à la négociation du nouveau CBA en décembre 2021, offre une possibilité de ne voir arriver de nouvelles équipes d’expansion qu’en 2028 au plus tôt, selon les meilleures prédictions.

D’ici là, si la MLB veut capter de nouveaux marchés, cela passera par les relocalisations d’équipes de petits marchés. Mais comme le dit la sagesse populaire : « On sait ce que l’on perd, mais on ne sait pas ce que l’on trouve »


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