Lou Gehrig Day : en mémoire de l’homme qui illumina l’Amérique jusque dans la tragédie

En ce 2 juin 2021, la MLB s’apprête à honorer une légende et son combat fatal contre la maladie: Lou Gehrig. Celui que l’on surnommait The Iron Horse, mythe des New York Yankees et du National Pastime, longtemps détenteur du record de matchs joués consécutivement, succomba à la sclérose latérale amyotrophique (SLA) le 2 juin 1941. Cette terrible maladie que l’on nomme maladie de Charcot en France a pris aux Etats-Unis le nom de maladie de Lou Gehrig. Ironie de l’histoire, c’est un 2 juin que Lou Gehrig débuta sa série record de matchs joués consécutivement. Le 2 juin était donc le jour idéal pour la MLB afin de célébrer la légende et œuvrer en faveur de la recherche sur cette maladie encore dévastatrice. Car, 80 ans après sa mort, Lou Gehrig continue d’inspirer l’Amérique, symbole d’une nation se rêvant vertueuse et véritable héros de la mythologie états-unienne.

Le Lou Gehrig Day rejoint les deux autres jours commémorant la mémoire de joueurs dont la vie et l’œuvre dépassèrent leur carrière de sportif. Le plus connu de ces jours est le Jackie Robinson Day, chaque 15 avril et dont nous avons déjà parlé sur TSO. L’autre est moins connu mais le joueur que l’on commémore est au firmament du panthéon baseballistique : le Roberto Clemente Day chaque 9 septembre. Lou Gehrig, Jackie Robinson, Roberto Clemente. Produits de leurs époques respectives, chacun d’eux a transcendé la dite époque, offrant un espoir à l’Amérique dans des périodes troubles. Chacun d’eux connut également une fin tragique: Jackie Robinson mourut en 1972, à 53 ans, d’un infarctus du myocarde, quasiment aveugle au moment de sa mort après avoir subi les affres du diabète,  Roberto Clemente disparut dans un crash d’avion en mer, le 31 décembre 1972, alors qu’il apportait de l’aide humanitaire en urgence après un tremblement de terre meurtrier au Nicaragua. Il n’avait que 38 ans. Lou Gehrig mourut donc de la SLA en 1941, à l’âge de 37 ans.

En France, on ne mesure pas l’importance de Lou Gehrig, dont le nom est prononcé uniquement quand on parle de la SLA. Aux Etats-Unis, c’est une icône de l’histoire américaine, appartenant à une époque très spéciale, celle de l’entre-deux guerres, une période contrastée pour le pays. Comme toutes les légendes de ce niveau, Lou Gehrig est une conjugaison d’éléments. Un homme modèle répondant en miroir à l’histoire de son pays, un athlète hors-norme, des records, des moments iconiques, une fin tragique, le tout dans la plus mythique des équipes sportives, les Yankees de New York, du sport le plus emblématique de l’histoire américaine, le National Pastime, le baseball. Il y a dans l’histoire de Lou Gehrig l’empreinte de la destinée, chère aux cœurs et à la mythologie de l’Amérique.

Je ne vous ferai pas ici le récit exhaustif de sa vie qui arrivera prochainement sur TSO mais, pour celles et ceux qui ne le connaîtraient pas, voici quelques éléments pour situer sportivement qui était Lou Gehrig : 2 fois MVP de la Ligue Américaine, 7 fois All-Star (sachant que le All-Star Game ne fut créé qu’en 1933), il remporta la Triple Crown en 1934 et gagna six World Series avec les Yankees. Il finit sa carrière avec une moyenne de .340 pour 493 homeruns, 2721 coups sûrs et 1995 points produits. Il possède plusieurs records statistiques en MLB comme le nombre de saisons consécutives à 120 RBI ou plus (8), ou le fait d’être l’un des 18 joueurs à 4 homeruns en un seul match. Il n’était pas un grand défenseur mais son apport offensif était incroyable. Durant son prime, sa pire moyenne à la batte en une saison, celle de 1929, fut de .300 pour un OBP de .431, un slugging de .584, 35 homeruns et 125 RBI. Il est tout simplement considéré comme l’un des 20 plus grands joueurs de tous les temps et le meilleur 1B de l’histoire des Majeures.

Bien entendu, son plus célèbre record restera celui du nombre de matchs joués consécutivement. 2130 matchs du 2 juin 1925, quand il remplaça Wally Pipp comme titulaire (Marion vous a merveilleusement raconté cette histoire ici), au 2 mai 1939 quand il prit la décision lui-même de débuter sur le banc, le corps meurtri par la maladie. Il faudra attendre 56 ans et Cal Ripken Jr pour voir ce record battu.

Ces quelques éléments démontrent quel joueur de talent était The Iron Horse, surnom que Gehrig gagna par la puissance de ses frappes et sa durabilité dans le jeu. Mais, comme son compère des Yankees, Babe Ruth, Lou Gehrig était bigger than life. Cependant, il le fut très différemment du Babe et, même, d’une manière totalement opposée. Ces deux mythes épousèrent chacun une décennie de l’entre-deux guerres. Babe Ruth, la jeune star des Red Sox devenue l’idole des Yankees, voire idole païenne de l’Amérique, représenta à merveille les Années Folles. Véritable héros rabelaisien, plein de sa démesure et de sa bonhommie naturelle, Babe Ruth personnifiait les années 20, les Roaring Twenties, les années rugissantes, qui ont vu les Etats-Unis connaître un boom économique et un essor culturel (âge d’or hollywoodien, ère du jazz, du swing et du ragtime, début de la Lost Generation avec les Francis Scott Fitzgerald et autres King Lardner…) important à l’issue de la Première Guerre Mondiale, où le pays commença à prendre le leadership du monde occidental. A cette époque, Lou Gehrig est déjà une star mais qui vit dans l’ombre de Ruth, bien que ce soit Gehrig qui gagna le MVP en 1927 lors de la fameuse saison du Murderers’ Row où le Babe frappa son record de 60 homeruns.

Lou Gehrig et Babe Ruth. Deux icônes des New York Yankees, du baseball et de l’Amérique. Deux personnalités à la fois opposées et complémentaires, représentant des facettes différentes d’une même nation.

L’ère de Gehrig arrive dans les années 30. Le Krach boursier de 1929 jette les Etats-Unis dans la Grande Dépression. Au début des années 30, le pays est traversé par une crise sociale et économique cataclysmique. A mesure que le pays sombre, le grand Babe décline. Celui qui tient la baraque aux Yankees, c’est Lou Gehrig. Le voici qui s’émancipe de l’ombre de Ruth, ce dernier quittant les Pinstripes après la saison 1934. En 1935, il prend même le capitanat de l’équipe. En fait, Lou Gehrig devient le nouveau modèle de la nation. Il devient un modèle d’espoir, notamment pour les plus jeunes, un roc solide sur lequel le pays peut compter. La démesure de Babe Ruth ne convient plus à une nation en ruine. Il lui faut de la vertu et de la sécurité. C’est ce que sera Gehrig pour l’Amérique, le représentant du parfait américain : homme du peuple, intègre, talentueux, travailleur, franc, leader. Un parfait gentleman. Le joueur de baseball idéal. Symbole de ce rôle-model nécessaire à la jeunesse en ces temps troublés, il devient le premier athlète à figurer sur une boîte de céréales Wheaties en 1934. Il s’essaie même au cinéma en jouant son propre rôle dans un western hollywoodien de 1939, Rawhide.

L’histoire est belle. Trop belle. La tragédie finit par arriver. Dès la première moitié de la saison 1938, Lou Gehrig commence à connaître des problèmes physiques mais il rebondit durant la deuxième partie de la saison pour finir avec une très belle ligne de stats. C’est surtout en 1939 que son état empire. Il n’est plus que l’ombre de lui-même dans les premiers matchs de championnat. Malgré tout, Joe McCarthy, le manager des Yankees, fait le dos rond face aux critiques pour protéger son capitaine. Après tout, les Bronx Bombers peuvent désormais compter sur le jeune prodige Joe DiMaggio pour gagner. C’est donc de Gehrig lui-même que vient la décision quand le 2 mai, avant un match contre les Detroit Tigers, il annonce à McCarthy qu’il se met sur le banc de lui-même pour le bien de l’équipe. Un mois et demi plus tard, après six jours d’examens médicaux, les médecins lui annoncent qu’il souffre de SLA. Nous sommes le 19 juin 1939, jour de son 36ème anniversaire.

Deux jours plus tard, les New York Yankees annoncent que leur capitaine se retire des terrains et qu’il sera honoré le 4 juillet au Yankee Stadium. En ce jour si symbolique de la Fête d’Indépendance américaine, ce héros américain, phare lumineux dans les ténèbres de la Grande Dépression, déclame alors ce qui est encore aujourd’hui considéré comme le plus grand discours prononcé par un athlète américain et l’un des plus mythiques et émouvants chapitres de l’histoire de la MLB. « Today, I consider myself the luckiest man on the face of the earth ». Des mots puissants d’un homme se sachant condamné, un discours d’une grande force morale, digne du joueur puissant et solide qu’il était, un propos serein et plein d’espoir comme le héros sportif rayonnant et rassurant qu’il fut durant toute sa carrière.

Ce qui fonde la légende de Lou Gehrig et qui l’inscrit au panthéon, non seulement du baseball mais aussi de la culture américaine, c’est qu’il fut d’abord un être humain aussi proche que possible de la perfection. Il ne buvait pas, se couchait tôt, prenait soin de lui et était rigoureux aux entraînements. Gentleman en toutes circonstances, il était le gendre idéal, l’ami sûr, le coéquipier modèle et, bien sûr, le mari d’un couple parfait avec sa femme Eleanor. Malgré son grand talent, il était modeste. L’image même de la probité. La vertu incarnée.

A cela, Lou Gehrig cochait de nombreuses cases de la mythologie américaine : fils d’immigrés allemands, venant des quartiers pauvres de New York, il se fraya un chemin vers le succès grâce à son talent et à son travail. Une pure success-story américaine. Une belle histoire qui avait la plus belle des scènes durant l’entre-deux guerres : les New York Yankees. Si Babe Ruth fut le point de départ des glorieux Bronx Bombers, Lou Gehrig devint rapidement l’autre visage d’une franchise qui devenait la force numéro 1 du baseball, sport roi de l’Amérique qui entamait son âge d’or officiel. Qui plus est, les légendes de Gehrig, Ruth et des Yankees s’écrivaient dans la plus grande ville des Etats-Unis, l’un des phares du monde moderne et dont Gehrig était natif. Le fait qu’il fut le MVP de la Ligue Américaine de la plus grande équipe de tous les temps, les Yankees de 1927 et son mythique Murderers’ Row, dont il était le cœur avec Babe Ruth, ajoute irrémédiablement une aura supplémentaire au personnage.

Pour mesurer l’impact qu’eut The Iron Horse, il suffit de voir que le poste de capitaine des Yankees qu’il occupa ne fut plus attribué après sa retraite, et ce jusqu’en 1976 quand Thurman Munson accéda à la fonction. Produit du farm-system, acteur important du retour des Yankees à la gloire vers la fin des années 70, ce merveilleux receveur connaîtra lui aussi une fin tragique en mourant dans un crash d’avion durant la saison 1979. Pas de capitaine aux Yankees des années 40 aux années 70 malgré la présence dans l’équipe de joueurs extraordinaires comme Yogi Berra, Joe DiMaggio, Mickey Mantle, Bill Dickey ou Whitey Ford. C’est dire le poids qu’avait la mémoire de Lou Gehrig dans la plus grande des franchises du baseball. Un tel poids que le jour où il prononça son célèbre discours, son numéro 4 fut retiré aux Yankees, devenant le premier joueur de la MLB à obtenir cet honneur. Quelques mois plus tard, toujours en 1939, il est introduit au Hall of Fame durant une élection spéciale, devenant alors le plus jeune joueur à accéder au Temple de la Renommée.

Hollywood ajoutera une pierre à l’édifice pour magnifier la légende et l’inscrire un peu plus dans la mémoire collective quand sortira en 1942 l’un des plus célèbres films de baseball, The Pride of the Yankees (Vainqueur du destin en VF). Le grand Gary Cooper y interprète, avec beaucoup de justesse, The Iron Horse et les anciens coéquipiers de Gehrig, comme Babe Ruth et les autres membres du Murderers’ Row, y jouent leurs propres rôles.

Lou Gehrig est mort il y a 80 ans jour pour jour mais ce qu’il a accompli résonne encore de nos jours dans une Amérique troublée. A l’instar de Jackie Robinson et de Roberto Clemente, mais aussi de figures historiques comme Abraham Lincoln, Martin Luther King ou John Fitzgerald Kennedy, il appartient à cette partie de l’histoire états-unienne extrêmement nostalgique d’une nation à la fois intègre et éternelle. Mais la fin tragique de tous ces mythes américains rappelle que cette nostalgie et cette éternité relèvent plus de l’incantation et du désir que de la réalité. Que l’Amérique fantasmée se brise sans cesse sur les murs de cette réalité. Que l’idéal individuel et collectif que représente un Lou Gehrig reste un but encore à atteindre, un combat à mener, à l’instar de la lutte contre la SLA.

Et c’est pourquoi nous aspirons à retrouver cet idéal dans les joueurs de l’ère moderne et que nous adulons ce qui peuvent s’en réclamer. Ceci explique, en partie, pourquoi Derek Jeter prit une telle importance dans l’imaginaire américain, lui qui fut, comme joueur de talent et capitaine des Yankees, le véritable successeur de Lou Gehrig, modèle de vertu, citoyen idéal d’une Amérique idéalisée. Un vestige moderne d’un temps passé… ou plutôt d’un temps rêvé.

Pour conclure ce billet, voici quelques mots que Lou Gehrig avait écrit après sa retraite, mots qui résonnent merveilleusement avec l’homme et le joueur qu’il fut : « ne pensez pas que je sois déprimé ou pessimiste quant à mon état actuel. J’ai l’intention de tenir le plus longtemps possible et puis si l’inévitable arrive, je l’accepterai avec philosophie et espérerai le meilleur. C’est tout ce que nous pouvons faire ». Lou Gehrig ne personnifiait pas seulement l’intégrité et la bienveillance, il fut aussi un modèle de dignité. Une qualité que l’Amérique trumpiste avait poussé bien trop souvent dans l’ombre. En ce Lou Gehrig Day, c’est autant le combat contre la maladie que la lutte pour la dignité de toutes et tous qu’il faut célébrer. En la mémoire du numéro 4.


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