Le « Double Hook », révolution au pays imaginaire 

C’est une petite bombe qui s’apprête à frapper le monde du baseball professionnel. L’Atlantic League met cette année deux nouvelles règles en jeu dans son championnat. La première concerne le retrait du monticule d’un pied à 61 feet et 6 inches au lieu du traditionnel 60 pieds et 6 pouces. L’idée ici est claire, rétablir le duel lanceur – frappeur au profit de ce dernier afin d’offrir plus de contact et par définitive de spectacle. La seconde, et c’est celle qui nous intéresse aujourd’hui, consiste à insérer dans le jeu une nouvelle règle : Le Double Hook ! Cauchemar des puristes ou vraie bonne idée ? Tentative d’explications.

« Double Hook ». Bienvenue au Pays Imaginaire. Avec ce nom qui semble tout droit sorti du célèbre conte Peter Pan, le monde du baseball tremble. Et si tout changeait ? D’un côté les puristes, les innocents, ceux qui ne veulent que l’on ne touche à rien, les « enfants Darling » de la MLB. De l’autre Crochet, et son équipage du Jolly Roger prêts à tout bazarder dans le monde policé de la petite balle blanche. Bref, il s’agirait de faire un choix. Et comme on est sympa chez TSO, on va vous donner les billes pour vous positionner.

 « Le Double Hook », qu’est ce que c’est ?

L’information est signée Jayson Star, célèbre journaliste d’ESPN et The Philadelphia Inquirer. Dans un long papier sur The Athletic, il explique ce qui à la base était son idée : le Double Hook. Il s’agit d’une variation du Designated Hitter, utilisé et adopté en American League depuis 1973. Le principe est simple. Chaque équipe démarre le match avec un DH. Si le starting pitcher réalise un complete game, le DH sera dans l’alignement jusqu’à la fin de la partie. Si le SP lance 5 manches, le DH frappera durant les 5 manches concernées. Si le starter est remplacé dans la 3e, le DH l’accompagnera sur le banc. Dit autrement : tant que le SP prend la butte, le DH frappe, dès lors que le pitcher est remplacé, le DH sort. Je vois d’ici votre prochaine question. « Très bien. Très sympa tout ça mais en quoi cela nous concerne, nous fans des Dodgers, Braves ou Red Sox puisqu’il s’agit d’une règle d’Atlantic League ? ».

Dans l’idée, pour le moment, effectivement la MLB n’est pas impactée. J’ai bien dit pour le moment… car c’est de notoriété publique, ce qui se passe en Atlantic League ne reste pas longtemps en Atlantic League ! Vous connaissez depuis l’an dernier la « three-batter rule » qui veut qu’un lanceur affronte un minimum de trois frappeurs avant de pouvoir être remplacé ? On entame la seconde saison consécutive avec cette règle. N’oubliez pas qu’elle fut initiée en 2019 dans cette fameuse ALPB (Atlantic League Professional Baseball). Pour rappel, l’Atlantic League est partenaire officiel de la MLB et opère dans des villes non desservies par les 30 franchises de Majors ou de Minor League. C’est aussi et surtout un véritable laboratoire d’expérience pour le baseball majeur. Aujourd’hui le Double Hook chez les Gastonia Honey Hunters, demain au Wrigley Field ?

Theo Epstein
Epstein aka Le prophète.. CP : Jonathan Daniel/Getty Images

Si l’idée de base fut publiquement dévoilée pour la première fois par Jayson Star, elle est en réalité dans les tuyaux depuis plusieurs années. Un nom revient avec assistance lorsqu’on parle de révolutionner le jeu : Theo Epstein. On ne présente plus le prodige de Yale, le « Curse Killer ». Ex Vice President et GM des Red Sox avec qui il mit fin à la malédiction du Bambino puis Président des opérations baseball aux Cubs où il mit fin à celle de Billy Goat, Epstein est aujourd’hui de l’autre côté de la barrière, consultant MLB depuis janvier sur les questions dites de « terrain ». Et son rôle est tout sauf anodin. Dans le célèbre podcast « The Baseball Show » début avril, le « prodige » disait ceci.

« Je pense que tout le monde dans le jeu peut regarder le produit sur le terrain en ce moment et dire … même si nous l’aimons, et le baseball est aussi important pour nous et aussi spécial pour nous que jamais, ce n’est probablement pas la meilleure version du jeu possible dans l’univers (…) Quelle est la version la plus agréable du baseball, la version la plus divertissante du baseball ? La version qui vous apporte le plus de joie et qui apportera le plus de joie aux autres ? Et à quoi ça ressemble ? Cela devrait être notre objectif. Nous devrions viser la meilleure version absolue du jeu. »

Il semble important de l’entendre parler de la sorte car ce n’est pas un savant fou qui s’exprime. On ne parle pas ici d’un fan un peu borné ou d’un rédacteur TSO qui sirote sa pinte au bar ratant un HR pendant les London Series 2019 (true story). Non on parle de Theo ! Qui peut prétendre avoir plus de crédibilité que lui sur le sujet ? Il est notoirement admis que notre sport a besoin d’une révolution, de re-dynamiser son cœur de jeu, de réussir sa mue pour conquérir un public jeune. Notons avant de revenir sur le Double Hook, la chance d’avoir un Epstein en serviteur de cette quête. Car tout le monde écoute Theo, y compris Manfred.

Team Monsieur Mouche et Capitaine Crochet, vous êtes plutôt « Double Hook »

Mais revenons en à nos moutons. Le Double Hook, donc. Quelles opportunités ? D’abord, un constat simple. Souvenez-vous, il n’y a pas si longtemps. A peine dix ans en arrière. A l’époque, avant chaque soirée MLB, le fan d’une franchise se posait une seule et unique question : « Qui lance ce soir ? ».  A l’époque, les starters étaient les rois. En 2010, un lanceur partant d’MLB enregistrait en moyenne 18 outs par start. Aujourd’hui cette moyenne est tombée à 14. L’an passé près de 90% des starters lancèrent moins de 7 innings par départ. Et même si l’on prend le prorata d’une saison 2020 raccourcie sur une vraie saison de 162 matchs on s’aperçoit que moins de 500 départs auraient permis au SP d’affronter le lineup adverse à trois reprises. Il y a dix ans ce nombre était supérieur à 2 200. Le Double Hook n’est donc pas simplement une question de DH. Il s’agit ici d’inciter les Managers à conserver leur SP sur la butte assez longtemps pour que le fan qui paie son ticket pour voir « son » pitcher ait suffisamment le temps d’en prendre plein la vue pour avaler un hot dog et deux beignets. Plus sérieusement, l’idée principale est de laisser les SP dans le match.

Et l’ébauche possède des partisans de renom. Parmi eux, Adam Wainwright, le célèbre lanceur des Cardinals ou encore Bud Black, le Manager des Rockies. Derrière le Double Hook se cache une autre plus value : le retour du célèbre pinch hitter ! Si le baseball décide comme en 2020 de passer définitivement au frappeur désigné universel, les franchises notamment de National League, n’auraient plus aucune utilité de conserver dans le dugout un frappeur suppléant. Car il ne passera jamais au bâton ! Avec 30 DH en 2020, le pinch hitter, qui on le rappelle est un frappeur envoyé dans la batter’s box à la place d’un autre joueur, généralement le lanceur retiré du match, n’a été utilisé que 0.65 fois par rencontre. Un score incroyablement bas, jamais vu depuis 108 ans et la saison 1912. Le Double Hook change cette donne. Imaginez un peu… Une fois que vous avez retiré votre starter, aucun Manager ne souhaitera voir un reliever au bâton (on rappelle qu’une fois le SP remplacé, le DH sort avec lui). On imagine ainsi facilement les choix cornéliens que devront prendre les coachs à base de pinch hitter à tout va. Tout le jeu stratégique qui fait le charme de la National League ressurgirait tous les soirs. On ne verrait plus des parties de « Dames » mais bel et bien des vraies « duels d’échecs » entre les différents Managers à base de choix d’hommes de bluff et de remplacements. Bref un régal.

Si vous êtes Team Jolly Roger, vous chercherez ici à restaurer l’éclat du Starting Pitcher parfois disparu, à obliger les Managers à conserver leur lanceur le plus longtemps possible tout en faisant des choix, parfois intéressants, parfois dramatiques souvent imprévisibles. Surtout vous serez pour une option qui permettra peut-être d’enfin trouver le juste milieu entre le DH d’AL et les réfractaires à ce poste de la National League pour coexister à travers une solution hybride et moderne où chacun se retrouve.

Team Wendy Darling et Peter Pan, vous êtes plutôt « anti Hook »

Si l’idée du Double Hook fait son chemin, elle devrait rencontrer très rapidement de fervents opposants. En premier lieu, celles et ceux souhaitant coûte que coûte conserver le dernier vestige du baseball de National League : le pitcher au bâton. En effet avec cette nouvelle règle, s’il est possible de voir un reliever à la batte, il serait en revanche, impossible de voir un Mad Bum atteindre les 20 HR en carrière par exemple (il est à 19 à ce jour). Surtout le Double Hook nous aurait privé de moments d’anthologies comme cette longue balle du Pizzaïolo Bartolo Colon en mai 2016.

Au-delà des Starters qui ne toucheront plus le bois, quid de l’opener ? On le sait, depuis quelques années, les Rays et les Brewers en tête lancèrent un nouveau type de pitcher : l’ouvreur. Souvent comparé au closer, ce lanceur a pour but de démarrer un match afin d’éliminer les meilleurs frappeurs adverses avant de laisser sa place à un « long reliever » qui affrontera le bas du lineup. Romo fut le premier dans ce rôle imaginé par les Rays avant de voir Stanek, Castillo, Wood, et plus récemment Woodruff sous les ordres de Counsell à Milwaukee faire de même. L’opener est devenu monnaie courante jusqu’à retrouver les célèbres Yankees l’adopter durant l’hécatombe des blessures en 2019 avec Green ou même les Angels lancer un no-hitter collectif en juillet de la même année avec Taylor Cole dans le rôle d’ouverture. Si l’opener a pour but de vite rejoindre le banc, la pensée de voir par la même occasion un frappeur désigné faire de même dès le début de la 2e ou 3e manche peut vite refroidir les coachs. Entre le Double Hook et l’opener il faudra donc faire un choix. Aucun Manager ne donnera la balle à un opener pour bénéficier d’un seul passage au bâton de son DH. Le gain est ici inexistant.

Sous couvert d’anonymat un cadre d’AL souligne tout son dégoût à l’encontre de cette règle dans les colonnes de The Athletic : « Je déteste tellement cette règle parce qu’elle est chargée de conséquences involontaires. En fait, c’est la règle qui possède le plus grand nombre de conséquences néfastes jamais créées ». On touche ici au dernier contre-argument et pas des moindres : le Double Hook signe la fin des come-backs. Je m’explique. Imaginez que votre équipe perde 3, 4 ou même 5-0 après trois manches. Votre SP étant en souffrance qu’est-ce que vous faites ? Et bien vous le changez pardi comme 99% du temps en Major League ! « Hum… Oui mais alors… ça veut dire qu’on perd notre plus gros frappeur par la même occasion ?! ». Tout à fait Thierry, la double peine ! Au football nous avions bien jusqu’à très récemment cette double sanction lorsqu’un pénalty était accompagné d’un carton rouge par exemple. Ici c’est la même. Non seulement votre équipe devra tirer de l’arrière pour réaliser un come-back, mais le tout sans son « Big Papi » capable de faire rentrer du monde. Concrètement, avec la sortie du pitcher, non seulement l’équipe doit jouer le reste du match avec un lineup affaibli mais en plus l’autre équipe possède toujours un hitter de plus dans son lineup… Dur, très dur voire mission impossible.

Si vous êtes Team Darling ou fée clochette, vous chercherez ici à conserver votre histoire en protégeant l’un des derniers joyaux de l’ancien monde : le lanceur qui passe au bâton. Tels les enfants perdus, vous vous opposerez à coups de lance-pierres à cette nouveauté. L’idée de voir un match où votre meilleur frappeur n’obtienne qu’un seul passage à la batte vous est insupportable. Pas touche à votre « Neverland », ici c’est chez vous et vous refusez toute évolution !

Conclusion :

Comme toute idée ayant pour but de moderniser notre sport, les boucliers vont se lever et on le comprend. Malgré tout, l’amélioration du produit baseball reste l’enjeu majeur des prochaines années. En allant récupérer Epstein en ce début d’année, la MLB montre qu’elle a conscience du danger qui la guette à rester figée tel un vieux fossile. Et c’est tant mieux. Maintenant à quel point le jeu évoluera ? Comment s’améliorera-t-il ? Nous surveillerons avec attention ce sujet. Et Le Double Hook dans tout ça, est-il une vraie bonne idée ou une illusion qui restera éternellement au stade d’échantillon ? Là aussi l’avenir nous le dira. Comme le souligne Bud Black, « C’est comme beaucoup de ces idées pour rendre notre jeu plus attrayant. D’emblée, vous vous dites qu’ils sont fous. Mais peut-être qu’ils ne le sont pas… ».  Alors plutôt Peter Pan et fée clochette ou dandy en uniforme rouge et chapeau à plume ? A vous de choisir votre camp…

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Publié dans MLB

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