Baseball Hall of Fame 2021 : de la vertu des légendes

L’élection du National Baseball Hall of Fame américain 2021 a rendu son verdict. Aucun élu. Une première depuis 1960 comme l’indiquait mon camarade de The Strike Out, Bastien, dans son récent et excellent article sur le fonctionnement du Temple de la Renommée. Ce dénouement était prévisible. Certaines stars du jeu, comme Omar Vizquel, Billy Wagner, Scott Rolen ou Todd Helton, sont encore loin du compte tandis que les noms les plus proches d’obtenir le Saint Graal, Barry Bonds, Roger Clemens et Curt Schilling avaient, pour diverses raisons, de sérieuses entraves pour obtenir les 75 % de votes nécessaires. Des cas depuis longtemps problématiques et clivants qui continuent de diviser et d’animer les débats, au-delà du seul baseball.

National Baseball Hall of Fame and Museum, Cooperstown, NY

Trois noms, trois légendes et une liste de scandales. Chaque année, alors que vient le moment des votes et de l’annonce des élus à Cooperstown, domicile du Hall of Fame, la question de leur élection se pose pour Barry Bonds, Roger Clemens et Curt Schilling. Une question plus pressante chaque année car ils ne cessent de se rapprocher du pourcentage nécessaire pour intégrer le Temple de la Renommée tandis que se rapproche également leur dernière chance d’être élus par la grande porte. 2022 sera leur dernière chance avant d’espérer un repêchage par le Comité des Vétérans. Un rattrapage qui, pour des joueurs encore actifs dans les années 2000, serait d’une moindre envergure que l’élection classique.

On préfère tous avoir son diplôme du premier coup et avec mention, comme dernièrement les légendes des New York Yankees Mariano Rivera (élu en 1ère année avec 100 % des voix en 2019, une première) et Derek Jeter (élu à l’unanimité moins une voix en 1ère année l’année dernière, le deuxième meilleur résultat après Rivera).

Rendez-vous compte. Deux d’entre eux peuvent prétendre siéger parmi les cinq meilleurs joueurs de tous les temps, respectivement dans les joueurs de position pour Bonds, et les lanceurs pour Clemens. Ils pourraient même avoir le titre de meilleur joueur de tous les temps pour un joueur de position et pour un lanceur. Malheureusement, leurs incroyables carrières, leurs statistiques extraordinaires et leurs récompenses individuelles fastueuses sont ternis à jamais par la prise de stéroïdes. Plus grave encore, car ce ne sont pas les seuls dopés du baseball, loin de là, ils sont les figures de proue de la fameuse et ténébreuse Steroïd Era, à l’instar des Mark McGwire, Sammy Sosa, José Canseco et autres A-Rod.

Capitole, sédition et légende du baseball

Et puis, il y a Curt Schilling. Le joueur Curt Schilling était un fort en gueule, qui savait autant se faire aimer que détester. Il pouvait recevoir le Roberto Clemente Award ou le Lou Gehrig Memorial Award et endommager une caméra avec une batte en plein match suite à un différend avec des officiels ou dire de Barry Bonds qu’il a triché avec sa femme, les impôts et le jeu. C’était un adepte du trashtalking médiatique. Pas le premier joueur de talent déplaisant, pour rester poli. Rien qui empêche d’être élu au Hall of Fame. Mais après sa carrière, c’est une face sombre que Curt Schilling n’a cessé de montrer. Celle d’une personnalité collectionnant des objets nazis, enfin « de la Seconde Guerre Mondiale » pour Schilling et partisan du créationnisme. En 2015, consultant pour ESPN, la chaîne le suspend alors qu’il est prit à partager sur Twitter un meme d’Adolf Hitler comparant les musulmans aux nazis. L’année suivante, il est définitivement viré après des propos offensants pour les LGBT. La même année, sur une radio, il déclare qu’Hillary Clinton devrait être enterrée sous une prison suite au scandale de ses e-mails. Une année productive qui le verra aussi partager la photo d’un tee-shirt faisant l’apologie du lynchage de journalistes. Ce pro-vie n’hésite pas à partager le drapeau confédéré, cochant ainsi toutes les cases du suprémaciste blanc ou du trumpiste.

Néanmoins, malgré tout, Curt Schilling avait encore ses chances pour le Hall of Fame. Bien que peu aimé, ce joueur iconique des Red Sox et de la fin de la malédiction du Bambino en 2004, avait des statistiques et une carrière pouvant lui ouvrir les portes de Cooperstown dans ses dernières années d’élection. Mais Curt Schilling a commis l’outrage de trop, celui à la démocratie américaine, quand il justifia l’invasion meurtrière du Capitole le 6 janvier, y compris quand, deux jours plus tard, alors que l’on connaissait les dégâts meurtriers de cette action menée par des suprémacistes, il déclarait sur internet « C’est le temps, les amis. Le gouvernement, les médias traditionnels et les vérificateurs de faits forment les trois plus grands groupes de menteurs en Amérique. Nous sommes à la croisée des chemins. Nous ne nous dirigeons pas vers la croisée des chemins, et nous ne nous en approchons pas, nous y sommes ». Devant le scandale se profilant à l’horizon, plusieurs votants demandèrent même à modifier leurs votes afin de lui retirer leurs voix. Fait exceptionnel.

Depuis hier, le débat fait rage, surtout que Curt Schilling a demandé au National Baseball Hall of Fame de retirer son nom du bulletin de vote de l’année prochaine, laissant au comité des Vétérans le loisir de le sélectionner un jour. Alors, doit-on refuser l’accès au Hall of Fame pour des considérations politiques ou des faits privés ? Où établir la ligne rouge à ne pas franchir ? Doit-on uniquement évaluer les compétences du joueur ? Cette dernière question trouve au baseball une réponse claire. Le critère sportif, soit les statistiques individuelles et la contribution au succès de son équipe, ne suffit pas. Le joueur doit aussi être évalué vis à vis de son intégrité, de son esprit sportif et de ses qualités humaines.

Curt Schilling boudé par le Temple de la Renommée : Make Hall of Fame Great Again

A la recherche de l’intégrité perdue du baseball

Mais est-ce aussi clair que cela ? Ce que l’on considère comme intègre ou fair-play peut varier selon les individus et leurs propres valeurs morales mais aussi selon les époques ou les sociétés qui, sur le plan de la morale et de l’éthique, ne cessent jamais d’évoluer, voir de régresser dans les pires des cas. Nous sommes sans cesse pris en étau entre nos principes, que nous nous forgeons par notre parcours de vie, et ceux qui définissent la vie en collectivité, qui sont largement partagés. Ainsi, la grande majorité des fans de baseball, et pas seulement, considèrent la triche comme quelque chose de négatif dans l’absolu mais la multiplicité des principes et des opinions personnelles des fans fera que chaque fan pourra avoir un avis différent selon l’affaire de triche qui se présentera à lui. Un même amoureux du baseball pardonnera à Barry Bonds sa prise de stéroïdes et demandera pourtant qu’on retire le titre de 2017 aux Houston Astros.

Il en est de même pour les votants du Hall of Fame qui évaluent cette part d’intégrité, d’esprit sportif et de qualités humaines selon un jugement moral personnel construit dans un cadre collectif et interagissant avec lui. Il était plus facile de voter pour des joueurs ouvertement racistes dans les années 30 ou 50 qu’en 2021. Quand la ségrégation était la norme, être raciste ne contrevenait ni à l’intégrité, ni à l’esprit sportif, ni aux qualités humaines. Cela ne rentrait pas en ligne de compte. Il valait mieux être Cap Anson et avoir établi la Color Line ségrégationniste dans le baseball qu’être Shoeless Joe Jackson, reconnu coupable d’avoir lâché les World Series 1919 pour de l’argent, avec plusieurs coéquipiers, alors même qu’il fut le meilleur joueur des séries, ne commettant aucune erreur. Encore aujourd’hui, le ségrégationniste Cap Anson figure au Hall of Fame tandis que Shoeless Joe continue de purger, à titre posthume, son bannissement à vie.

C’est exactement cette question qui se pose avec Curt Schilling. Dans une année qui a été marquée par le mouvement Black Lives Matter et le déni de démocratie de Donald Trump à l’issue des élections présidentielles, qui se sont terminés par cette invasion meurtrière du Capitole le 6 janvier dernier, la candidature de Schilling a mis en exergue cette question de manière criante. En effet, nos repères moraux actuels et notre éthique contemporaine ne semblent plus pouvoir accepter certaines personnalités au sein d’institutions qui prétendent incarner des valeurs morales fortes et partagées de tous. En s’exprimant en faveur d’une action qui a tué des gens et qui a menacé les fondements mêmes de la démocratie américaine, Curt Schilling s’est lui-même exclu du Temple de la Renommée. Comment, après tous ses outrages racistes, LGBT-phobes et anti-démocratiques, peut-il encore incarner des valeurs d’intégrité et de qualités humaines dans une société américaine qui doit se montrer plus inclusive envers les groupes sociaux marginalisés voir opprimés ? Même la MLB, qui sur le mouvement Black Lives Matter a pu être à la traîne, a désormais compris les enjeux fondamentaux autour de ces questions.

Elire Curt Schilling aurait été anachronique à la vue du moment que vit la société américaine et, en particulier, le baseball majeur. Mais cela aurait été aussi une sorte de validation que le talent sportif et une belle carrière professionnelle seraient des excuses pour nier la gravité de propos et d’actions promouvant la haine et la sédition dans un but d’établir une société inégalitaire et excluante. Que serait le Hall of Fame du National Pastime américain s’il continuait d’accueillir en son sein ceux-là même qui vont à l’encontre de l’esprit du baseball qui, malgré l’hypocrisie de son histoire, a tout de même toujours été un symbole d’union nationale d’une société pacifiée, réunifiée, que ce soit après la guerre civile ou au moment de la déségrégation.

Le National Pastime au coeur des questions mémorielles ?

Bien entendu, à l’instar des déboulonnage des statues de héros confédérés et de partisans de l’esclavage, dans le cadre du mouvement Black Lives Matter, se pose la question de la mémoire commune d’une nation. Que faire de toutes ces légendes du Hall of Fame dont la conduite, loin d’être la simple addition de travers humains, fut intolérable au regard de la dignité humaine. Déjà cité plus haut, le cas Cap Anson pose problème. En plus d’être l’une des personnalités les plus importantes du baseball au début de l’ère professionnelle, c’est lui qui permit, en jouant de son prestige et de son poids immense dans le baseball, à ce dégradant « gentlemen agreement » qui installa la Color Line en 1887. On ne parle pas d’un joueur acceptant la ségrégation comme une normalité de l’époque ou se désintéressant de la question, mais de celui qui l’a institué. Il fut essentiel pour faire du baseball le sport qu’il est aujourd’hui. Cependant, on lui doit également la page la plus sombre du baseball, la période d’exclusion des joueurs noirs.

On pourrait donc se poser la question du maintien de ce joueur au sein du Temple de la Renommée alors qu’il est le symbole de ce que l’Amérique a produit de pire dans son histoire, avec le massacre des amérindiens. Je n’ai pas de réponse à cette question mais elle mérite d’être posée. Les questions mémorielles sont centrales dans une nation pour définir son avenir. Et le baseball, comme marqueur historique fort de la mythologie américaine, ne peut échapper à ce débat aujourd’hui. Déboulonner une statue, retirer une plaque du Hall of Fame… il y a des arguments pour et des arguments contre car c’est un débat complexe sur comment on doit gérer la mémoire commune d’une société et de comment on doit traiter l’histoire, notamment quand on regarde des époques passées avec l’oeil du présent. Bien que passé ou présent, il est des actes qui seront toujours condamnables. La ségrégation n’était pas plus acceptable à l’époque qu’aujourd’hui. C’était un choix de société assumé et ceux qui l’ont ardemment porté ne peuvent échapper à leurs responsabilités devant l’Histoire.

La légende des Cubs, un des pères fondateurs du baseball pro mais également celui par qui arrivera la Color Line en 1887, une politique raciste d’exclusion qui prendra fin en 1945 avec un certain Jackie Robinson…

Néanmoins, en écrivant ces lignes, vous aurez remarqué que je n’y exprime pas une idée objective ou neutre. La neutralité n’existe pas. Même avec les meilleurs arguments du monde, il y a toujours, dans un propos, un discours, une part de subjectivité. Et c’est donc toute la difficulté des votants de la Baseball Writers’ Association of America (BBWAA), seuls habilités à voter pour le Hall of Fame dans le mode classique de l’élection. Ils ne peuvent pas choisir uniquement sur des données d’apparence objectives comme la moyenne de frappe, le nombre de homeruns ou de trophées individuels. Ils doivent également évaluer l’être humain, avec ses qualités et ses défauts. Cela dit, même les statistiques et les trophées du baseball comportent une grande part de subjectivité, à la fois parce que les statistiques ne cessent d’être remises en cause, particulièrement à l’ère des sabermetrics et des stats avancées, et parce que les récompenses individuelles et les sélections aux All-Star Games obtenues sont également le fait de choix souvent très subjectifs.

Barry Bonds et Roger Clemens en sont les exemples parfaits. Où placer leurs performances dans l’Histoire du jeu ? Comment évaluer l’apport du dopage dans leurs performances individuelles ? Doit-on considérer que, peu importe leur talent naturel, le fait d’avoir triché est impardonnable ? Doit-on, au contraire, considérer qu’ils ont affronté une génération de joueurs dopés, ce qui n’était pas interdit à l’époque, et valider leurs performances tout en les pardonnant ? Mais dans ce cas-là, n’est-ce pas une insulte aux carrières exceptionnelles d’athlètes « propres » comme Babe Ruth ou Hank Aaron que l’on compare souvent à Barry Bonds ? On pourrait se poser de nombreuses questions dans ce débat sans fin, qui n’est pas sans rappeler notre interview croisée sur le scandale des Astros et mon billet pour savoir si la triche des Astros avait redéfini les limites morales de la triche dans le baseball, alors que celle-ci fut souvent acceptée ou tolérée voir mythifiée dans certains cas.

Curt Schilling, encore plus que Bonds ou Clemens, a-t-il redéfini les limites de l’acceptable dans les qualités humaines demandées à une légende du baseball ? Comme le soulignent de nombreux journalistes spécialisés dans le baseball, dont certains défenseurs de l’élection de Schilling au regard de ses seules performances sportives, demander des athlètes et des êtres humains parfaits risqueraient de dégarnir rapidement les murs du Hall of Fame, à la fois pour ceux déjà élus et pour ceux à venir. Déboulonner les plaques des légendes aux faces sombres (alcoolisme, toxicomanie, racisme, homophobie, violences conjugales, etc) réécrirait le grand livre du baseball. Mais les maintenir et continuer de les accueillir ne risque-t-il pas de transformer le Hall of Fame en Hall of Shame alors que nos standards moraux et éthiques ne cessent d’être de plus en plus exigeant ?

Et, au-delà des questions morales et éthiques, le débat peut rapidement devenir politique, encore plus aux Etats-Unis où les libertés d’opinion et d’expression sont beaucoup plus élargies qu’en France. Doit-on accepter que des considérations politiques, même dans le cadre d’une crise grave de la démocratie, entrent en ligne de compte dans le choix des élus au panthéon du baseball ? Effectivement, on voit bien les dérives que cela pourrait engendrer dans l’avenir avec la mise en place d’une véritable discrimination politique à Cooperstown. Mais, là encore, c’est une question de subjectivité entre ce qui est acceptable ou non. Même si Schilling n’a pas participé aux évènements du Capitole, soutenir cet acte séditieux, qui a profané à la fois un symbole et un lieu du pouvoir américain, est-ce compatible avec les valeurs proclamées du baseball que doivent défendre le National Baseball Hall of Fame et la Major League Baseball ?

Encore une question à laquelle chaque électeur de la BBWAA doit répondre en toute conscience en votant mais à laquelle nous devons aussi répondre de manière collective. Car, il ne s’agit pas que de baseball ici. Il s’agit avant tout de savoir quel monde nous voulons construire désormais et avec quelles fondations.

Photo Une : Curt Schilling – crédit AP


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