6 mai 1998 : 20 K pour l’Histoire

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La casquette portée par Wood le 6 mai 1998 est au Hall of Fame / Crédit DR.

Il y a 22 ans jour pour jour, un lanceur rookie de 20 ans se faisait une place dans le Panthéon de la MLB. Sous le maillot des Chicago Cubs, Kerry Wood égalait le record de strikeouts sur un match, record détenu par Roger « Rocket » Clemens depuis 1986 (exploit réédité en 1996). Retour sur cette journée, ce match, cette performance, ce moment historique à travers le témoignage de ceux qui étaient présents à Wrigley Field ce fameux 6 mai 1998. [Ce récit et les citations sont issus de l’excellent documentaire « 20 / The history behind Kerry Wood’s 20 strikeout game », sorti en 2018 et disponible sur la chaîne Youtube des Cubs]. 

Le contexte

Le temps est humide, le ciel menaçant sur Chicago en cet après-midi du 6 mai 1998. Les Cubs accueillent les Houston Astros pour un duel de Division Centrale en National League (et oui c’était une autre MLB à l’époque!). Les Texans sont premiers avec un bilan très favorable de 20 victoires et 11 défaites quand les Chicagoans sont tout juste en positif à 16 victoires et 15 défaites. Ces derniers ne partent pas favoris face à l’armada offensive de Houston emmenée par deux futurs membres du Hall of Fame : Jeff Bagwell et Craig Biggio, mais aussi Moises Alou (6 sélections au ASG en carrière) ou encore Derek Bell (champion 92 avec les Blue Jays). Ces Astros remporteront 102 matchs en cette saison 1998, record de franchise qui tiendra 30 ans. Pour faire face à ces machines à hits, le manager des Cubs lance sur le monticule ce 6 mai son rookie de 20 ans : Kerry Wood.

Kerry Wood 

Nolan Ryan
Nolan Ryan, idole de jeunesse de Wood / Crédit Fort Worth Star-Telegram.

Né à Irving en juin 1977, Wood est un enfant du Texas. Fan de baseball depuis son enfance, il grandit en regardant, lisant, imitant les exploits d’un lanceur légendaire du Lone Star State : Nolan Ryan. Alors qu’il est âgé de 13 ans, le jeune Kerry assiste depuis les tribunes du Arlington Stadium au 7e et dernier no-hitter en carrière de Ryan, 44 ans, sous le maillot des Texas Rangers. « Le plus beau jour de ma vie à l’époque! Avant le match, j’avais attrapé des balles du batting practice. » Wood se souvient de l’ambiance dans le stade, du public debout à chaque out de Ryan et confie avoir ressenti un peu la même chose le jour se son propre exploit. C’est bien sûr avec le numéro 34, celui de Ryan, sur le dos que Kerry Wood évoluera en MLB. Autre idole de jeunesse : Roger Clemens. Né dans l’Ohio, « Rocket » est un Texan d’adoption puisqu’il y débarque à l’âge de 15 ans avant d’y faire ses classes au lycée puis à l’université.

C’est donc avec ces deux modèles en tête que le jeune Kerry grandit. L’élève semble marcher dans les pas de ses maîtres avec cette dernière année de lycée au Grand Prairie High School en 1994-1995 : 14 starts, 14 victoires, une ERA de 0.77 et 159K en 81IP! Au printemps 95 justement, les Chicago Cubs le sélectionnent au premier tour avec le 4e choix (le regretté Roy Halladay est de la même promo, sélectionné n°17 par les Blue Jays). Deux jours après sa Draft, Wood lance la bagatelle de 175 pitches avec son lycée lors d’un doubleheader décisif pour les play-offs. La direction des Cubs passe un savon aux coachs de l’équipe mais cela n’empêche pas l’adolescent de signer professionnel à tout juste 18 ans, reniant alors son engagement avec McLennan Community College à Waco.

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Wood en Une de Baseball America au printemps 97 / Crédit BA.

Wood passe les différents échelons du farm-system de Chicago grâce à deux atouts majeurs : sa balle ultra rapide chronométrée très régulièrement à plus de 95mph et sa slider aux effets dévastateurs et humiliants pour le batteur adverse. Il est l’un des prospects les plus suivis pendant sa formation et ses débuts en MLB sont très attendus.

Ils interviennent le 12 avril 1998 face aux Expos. Il est crédité d’une défaite malgré 7K en 4.1IP (4H, 3BB, 4ER). Ses premiers pas dans la grande Ligue sont délicats en raison notamment de ses nombreux BB concédés, comme durant ses années de Minor Leagues (7.4 BB/9IP en 1995, 5.5 en 1996 et 7.8 en 1997). Pour ses quatre premiers matchs en MLB, Wood concède presque autant de walks que de hits (12 et 15) et affiche une ERA de 5.89. C’est donc avec appréhension qu’il prépare son cinquième start en carrière face aux Astros le 6 mai 1998. Malgré les interrogations qui l’entourent, rappelons que le gamin n’a que 20 ans. Un supporter des Cubs, lui, croit dur comme fer à un futur brillant pour le rookie.

Le supporter

Ce 6 mai, seuls un peu plus de 15 000 spectateurs font le déplacement jusqu’à Wrigley Field, en raison de la météo très incertaine, les prévisions font d’ailleurs état d’averses en cours de match. Parmi ces irréductibles fans des Cubs, qui à l’époque sont toujours marqués du seau de la malédiction de Billy Goat, se trouve Tom Bujnowski. Ce père de famille trentenaire s’est pris d’affection pour Wood au point de lui écrire un courrier après ses premiers pas dans la Ligue. Il lui prédit un grand avenir et lui assure que les gamins de Chicago voient en lui leur modèle et leur futur héros. En « P.S » à la fin de cette lettre, lue dans le documentaire par la soeur de Tom car ce dernier est décédé, le fan annonce à Wood qu’il assistera à son prochain start à Wrigley Field avec des grandes pancartes représentant un « K ».

Tom Bujnowski est donc dans les tribunes ce 6 mai avec son maillot bleu des Cubs sur le dos. Il prend place dans les bleachers avec pas moins de seize pancartes K, huit bleues et huit rouges, et propose à ses voisins de l’aider à les brandir pendant le match car il sent que quelque chose d’extraordinaire et d’historique va se passer ce jour-là. Matt Erickson ne connait pas Bujnowski avant ce match et est un peu dubitatif sur les espoirs que son voisin de tribunes met dans le rookie, mais il se prend au jeu et héritera très rapidement de la 4e pancarte K. Pour une raison qu’Erickson ne parvient toujours pas à expliquer aujourd’hui, Bujnowski avait eu une intuition miraculeuse : « He simply knew ».

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Les pancartes et maillots n°34 de Tom Bujnowski / Crédit AP.

Les seize pancartes ne sont pas les seuls accessoires que Bujnowski à emmener à Wrigley ce jour-là: les maillots n°34 des stars de la NBA de l’époque Shaquille O’Neal, Hakeem Olajuwon et Charles Barkley. 34 comme le numéro de Wood. C’était une façon de lui apporter un soutien supplémentaire et de le présenter aux yeux du monde comme le futur très grand numéro 34 des sports américains. Quand vous revoyez les images de ces fans en tribunes avec ces pancartes K, le maillot doré n° 34 des Lakers se détache très clairement. Kerry Wood explique avoir repéré les pancartes vers la 4e manche et aussi ce maillot doré mais avoue qu’il n’a pas vraiment compris sur le moment le rapport entre les Lakers et un match Cubs vs. Astros!

Le match

Pendant son échauffement dans le bullpen, Kerry Wood se souvient n’avoir réussi qu’un strike sur une quarantaine de lancers. Ses débuts en MLB un peu compliqués + cet échauffement raté lui font penser que la confrontation à venir avec les Astros ne sera pas facile. Le premier pitch officiel du match le confirme : un missile à 98mph qui s’envole au-dessus du gant du catcheur et qui percute la grille de l’arbitre de marbre Jerry Meals. Ce dernier se souvient s’être demandé sur le moment si le geste était en quelque sorte délibéré, si les Cubs lui en voulaient pour quelque chose tant ce lancer lui a paru complètement fou! Le catcheur des Cubs s’appelle Sandy Martinez, habituel 3e dans la hiérarchie de la position derrière Scott Servais et Tyler Houston. Autant dire que cette batterie inédite Wood-Martinez n’apporte pas vraiment de garantie mais pourtant après ce premier lancer, les deux hommes se reconcentrent et retirent les trois premiers batteurs des Astros pour cette 1e manche, les fameux Triple B : Biggio, Bell et Bagwell.

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Wood face à Bagwell / Crédit DR.

Kerry Wood entame sa 2e manche sur le monticule en réalisant deux nouveaux K sur Howell et Alou, ce qui lui en fait cinq consécutifs pour commencer la partie. La question se pose alors du record en la matière et les journalistes trouvent la stat : 8, par Jim Deshaies sous le maillot des… Astros en 1986. Hasard, coïncidence, signe du destin? Ce même Deshaies est justement à Wrigley en train de regarder le match depuis la tribune de presse car il est consultant pour la télé texane! Mais ce record là ne sera pas battu car Clark est retiré sur une chandelle et cela clôt la manche. En bas de 2e, les Cubs ouvrent la marque sur un sacrifice fly et on entame ensuite la 3e manche avec le SS des Astros au bâton. Ricky Gutierrez swingue sur un lancer pas assez cassant et la balle roulante passe sous le gant du 3B Kevin Orie. Immédiatement, une puis deux puis trois pancartes avec la mention « E5 » sont brandies en tribunes : les supporters espèrent que le scoreur officiel de la partie octroie une erreur au joueur de défense, ce qui préserverait le no-hitter de Wood… en vain! Premier hit pour les Astros. Ce même Gutierrez jouera ensuite pendant deux saisons aux Cubs et comme en témoignent les deux joueurs : il rappelait tous les jours à Wood qu’il l’a privé ce jour-là d’un no-hitter voire mieux! Orie est lui très déçu, frustré de ne pas avoir réussi le jeu défensif et confie qu’il a repoussé les journalistes qui venaient l’interviewer dans les vestiaires après la rencontre.

Alors que le score reste de 1-0, le compteur ne cesse de s’affoler quant aux K de Wood : 11 après 5 manches puis 15 après 7 manches! Sa fastball, sa slider, sa courbe sont autant de cauchemars pour les batteurs adverses. Le jeune lanceur fait preuve d’une réussite insolente mais aussi d’un contrôle quasi jamais vu pour un rookie. Quand aujourd’hui, on regarde les meilleurs moments de cette partie, on remarque que plusieurs lancers de Wood pas tout à fait dans la zone sont appelés strikes par l’arbitre. Meals reconnait que certains appels étaient sans doute limites mais que face à deux lanceurs aussi dominants, il est assez fréquent de leur accorder quelques centimètres de zone supplémentaires. Car on n’a pas encore parlé du lanceur des Astros mais lui aussi réalise une superbe partie. Shane Reynolds, Texan pur souche de 30 ans, maintient les siens à une seule longueur en ce début de partie. Il finira avec 10K en huit manches!

Les supporters

Devant la performance de Wood, c’est la folie en tribunes! Le public commence vraiment à réaliser qu’il est peut-être sur le point de vivre un moment historique. Les 15 000 spectateurs présents au playball sont rejoints par des dizaines et des dizaines de personnes qui écoutent le match à la radio ou le regardent dans les sportsbars voisins de Wrigley Field. Ils accourent pour eux aussi voir de leur propres yeux ce fameux rookie. Brian Garza, responsable de la billetterie du stade à l’époque et encore aujourd’hui, se souvient d’un homme arrivé au milieu du match et lui expliquant qu’il était allé chercher ses enfants à l’école avant même la fin de la classe pour assister à l’histoire en marche!

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Habitué de Wrigley Field, l’acteur Joe Mantegna a chanté l’hymne des Cubs le 6 mai 1998 / Crédit DR.

Comme dit un peu plus tôt, Tom Bujnowski n’avait apporté que seize pancartes K en tribunes et quand Wood signe son 17e il faut bien trouver une solution. Notre fan demande alors à un spectateur de retirer son tee-shirt et il lui peint un 17 sur le torse avec ses feutres! La scène se reproduira avec d’autres volontaires pour les strikeouts suivants! Arrive le « 7th inning stretch » et le moment incontournable à Wrigley Field : la chanson « Take me out to the ballgame ». Pas de bande enregistrée ce jour-là mais une interprétation live de l’acteur Joe Mantegna (héros de la série « Esprits criminels » notamment). Il est né à Chicago et est fan absolu des Cubs. La tradition veut qu’à la fin de la chanson, le publie crie en coeur « Go Cubbies » mais spontanément Mantegna crie au micro « Go Kerry »!

Le match

Prévues et responsables de la faible affluence, les averses font leur apparition pendant le bas de la 7e manche. L’inquiétude gagne car si la partie est interrompue, il est de coutume que les lanceurs du moment ne seront pas ceux qui reprendront la partie 10, 25, 45 minutes ou 1h plus tard. Les équipes chargées de l’entretien du terrain font en sorte que celui-ci reste praticable, notamment au niveau du monticule. Reynolds enlève la boue qui s’accumule sous ses crampons mais ne demande pas l’arrêt de la rencontre. Après dix grosses minutes d’une pluie forte, les dieux du baseball font en sorte que la fin du match ait lieu. En 8e manche, Kerry Wood signe donc son 17e K et égale ainsi le record de franchise détenu depuis 1906 (!) par Jack Pfiester, deux fois vainqueur des World Series avec les Cubs en 1907 et 1908. Wood prend seul possession de ce record quelques secondes plus tard en signant son 18e K face à Brad Ausmus (manager des Tigers puis des Angels ces dernières années). 18 K dans un match c’est aussi le record pour un rookie, détenu alors par Bill Gullickson depuis 1980. A l’issue du haut de cette 8e manche, Wood a donc 18 strikeouts… et un calcul rapide permet de comprendre que le record historique de Clemens est toujours à portée de main mais pour cela il faudra réaliser un sans faute dans la 9e manche.

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Le contrôle et la détermination de Wood / Crédit DR.

Sur son banc dans le dugout, le rookie est le joueur le plus seul au monde! Comme la tradition le veut lorsqu’un no-hitter ou un perfect game est en cours, aucun de ses coéquipiers ne va le voir. Wood essaye de rester dans son match, garde la même routine : prend de l’eau dans la même fontaine, recrache ses coques de pipas au même endroit sur le sol! Il explique aujourd’hui qu’il n’avait aucune idée du nombre de strikeouts qu’il avait déjà réalisé et qu’il avait simplement en tête un double objectif : réaliser un complete game et ne pas concéder un seul walk, ce qui aurait constitué une double première pour lui en professionnel. Malheureusement pour Wood, il a le temps de gamberger car pendant le bas de cette 8e manche, les Cubs envoient pas mal de coureurs sur bases et marquent un deuxième point. Un autre homme gamberge dans le dugout : Jim Riggleman, le manager des Cubs. Il scrute le compteur de lancers de son jeune starter et il n’avait sans doute pas l’intention de lui faire dépasser la barre des cent pour son cinquième match en carrière : « Mais si je le sortais avant la 9e manche, j’aurai sans doute eu besoin de policiers pour m’escorter à la sortie du stade », plaisante-t-il dans le doc.

Cette fameuse 9e manche débute, l’histoire est à portée de quelques lancers… et ça commence bien puisque Bill Spiers, envoyé comme PH pour Reynolds, concède un K. Il swingue sur une slider très intérieure. Avec l’effet de la balle, c’est derrière le batteur que le catcheur Martinez réceptionne la balle dans son gant! K numéro 19, le record de National League détenu depuis 1991 par David Cone avec les Mets est égalé… celui de la MLB n’est plus très loin… Mais l’homme qui se présente dans le box maintenant c’est Craig Biggio et il fait peur à Wood. Rappelons que dans la tête du jeune lanceur, il n’est pas question de record mais de préserver le très court avantage de son équipe qui ne mène que 2-0. Biggio s’élance sur le 118e pitch de Wood : la balle est frappée vers le shorstop qui réalise le relais en première base pour la deuxième élimination de cette 9e manche. Mais une balle frappée signifie que le 20e K devra encore attendre et surtout qu’il n’y aura pas de 21e… Kerry ne pourra pas déloger « Rocket » de son piédestal, tout au mieux le rejoindre! Biggio trotte en direction de son dugout sous les huées du public et le futur Hall of Famer adresse un sourire en coin vers le rookie, une façon de lui dire « Tu n’auras pas le record grâce à moi ».

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Dernier duel du match entre Wood et Bell / Crédit DR.

Les 20 K sont toujours atteignables et les Cubs ont encore un retrait à faire pour la victoire. Dans les tribunes, la foule se remet à hurler surtout quand le compte du batteur, Bell, arrive à 1 balle et 2 strikes. « L’ambiance est digne des World Series » s’enflamme les commentateurs. Wood se prépare pour son 122e lancer de la partie, le journaliste au micro annonce une curveball. La balle s’éloigne du marbre mais Bell d’un swing sans conviction offre le 20e K à Wood… Game over!

boxscore
BF : batteurs affrontés ; Pit : nbre de lancers ; Str : strikes ; Ctct : strikes par contact (foul ball ou balles en jeu) ; StS : strikes swing ; StL : strikes looking ; GB : balles au sol ; FB : flyballs ; LD : line drives ; Unk : balles divers ; GSc : game score (voir « Le record ») / Crédit baseball-reference.com.

Kerry Wood

game over
Le catcher Martinez saute dans les bras de Wood à la fin du match / Crédit Chicago Tribune.

A l’annonce de l’arbitre, Kerry Wood serre le poing, il vient de réussir son premier complete game et son premier match sans BB en carrière! Aucune exubérance, aucune effusion après cette prestation XXXXXXL, « une réaction conforme au tempérament et au caractère du jeune homme » rappellent ses coachs et coéquipiers de l’époque. Ces derniers sont eux complètement fous, ils se jettent sur leur lanceur comme s’ils venaient de remporter une série de playoffs! Sandy Martinez donne la dernière balle du match à Wood qui semble ne pas comprendre ce qu’il se passe.

Le voici avec un micro en main et une oreillette pour répondre aux questions des journalistes. On voit ses mains tremblantes. A la question du commentateur qu’il lui demande s’il a conscience de l’exploit qu’il vient de réaliser, le jeune homme répond que non. Il apprend alors qu’il vient de signer 20 strikeouts mais aucune émotion ne se lit sur son visage. Un photographe se présente ensuite devant lui avec une balle qui porte la mention « 21 » et demande à Wood de poser avec. Ce dernier dit au photographe qu’on vient de lui dire que c’était 20 K et non 21, et d’un coup de stylo l’erreur est réparée! Dans le clubhouse, Kerry Wood est entouré et assailli de micros et de journalistes et commence un peu à comprendre. Il explique qu’il aura du mal à dormir et qu’il est très honoré d’égaler le record de l’une de ses idoles de jeunesse. Un membre du staff vient alors le chercher pour lui dire qu’il a un appel dans le bureau des coachs. Wood est surpris et se demande qui peut bien vouloir lui parler et décroche : « Kerry, it’s Rocket » ; « Who? » ;  « Rocket! » ; « Sorry, who? » ; « Roger Clemens! » ; « Oh, Rocket! »… La vie du garçon vient de changer à jamais.

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Crédit Chicago Tribune.

Les journaux font leur Une sur Wood le lendemain et les jours suivants : « Will Wood be among Cub greats? », « The K Factor »… Prospect déjà très observé par les scouts ou coachs, le lanceur est maintenant attendu par tous les fans quelle que soient leur équipe. La foule se presse à chacun de ses starts suivants. Pour celui qui suit sa sortie à 20 K, il signe encore 13 strikeouts en 7.1IP et s’offre une deuxième victoire consécutive. Les supporters des Cubs se prennent à rêver que leur prodige peut être celui qui brisera la malédiction dont ils sont frappés. Mais les dieux du baseball qui ont laissé Wood rejoindre l’Olympe ne sont pas prêts à voir les Cubs de nouveau dominer la Ligue et s’en prennent donc à leur pépite. Kerry Wood arrête sa saison fin août à cause de douleurs au coude, mais est quand même sacré « NL Rookie of the Year ». Les premières douleurs lui sont justement apparues lorsqu’il a serré le poing ce fameux 6 mai.

Au printemps 99, il doit subir une opération Tommy John et connait donc une saison blanche. Il revient en 2000, débute 23 rencontres mais a beaucoup perdu : il réalise 132 K en 137 IP contre 233 K en 166.2 IP en 1998. De 2001 à 2003, Wood retrouve enfin la forme avec respectivement 28, 33 et 32 starts. En 2003, il est même sélectionné pour le All-Star Game et domine la Ligue en nombre de K sur la saison (266). Ce sera sa dernière grande saison de starter. Les blessures au coude le frappent de nouveau et il doit se contenter de quatre petits matchs sur la saison 2006. Reconverti en releveur, il obtient une deuxième sélection au All-Star Game en 2008 avant de quitter les Cubs pour rejoindre les Indians. Il reste une saison et demie à Cleveland avant d’être tradé au cours de l’été 2010 chez les Yankees alors que son ERA de 6.30 en 20 IP inquiètent. Pendant l’hiver, il retrouve son club de coeur : c’est chez les Cubs que Kerry finira sa carrière!

Le 18 mai 2012, il dispute son dernier match à Wrigley Field face aux White Sox. Il entre en cours de match et retire le batteur qui se présente face à lui. Son manager vient au monticule pour le relever. C’est donc symboliquement sur un ultime K que Kerry Wood, 34 ans, tire sa révérence. Alors qu’il regagne le dugout, le public de Wrigley Field lui réserve une standing ovation et son fils lui saute dans les bras. Kerry Wood n’aura jamais gagné plus de 15 matchs dans une saison, remportant au final « seulement » 86 victoires étalées sur 14 exercices. Il n’a jamais été un réel prétendant au Cy Young Award malgré les promesses de son année rookie. Inutile de préciser que jamais les Cubs n’ont disputé les World Series pendant ses années Chicago, contrairement à ce qu’imaginaient les commentateurs de cette rencontre du 6 mai 1998. Sans les blessures, à quoi aurait ressemblé la carrière de Wood? Etait-il l’Elu qui aurait mis fin à la malédiction chicagoane? Kerry Wood est l’un des plus grands « what if » de ce sport?

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Wood tire sa révérence sur un K en 2012 / Crédit DR.

Le supporter 

L’une des pancartes « K » de Tom Bujnowski brandie ce jour-là a depuis trouvé sa place au Baseball Hall of Fame de Cooperstown! Après le décès de ce fan inconditionnel des Cubs, l’un de ses amis a récupéré une autre de ces pancartes et l’a amené lors d’une séance de dédicaces à laquelle participait Wood. Le désormais retraité explique que dès qu’il a vu la pancarte, tout lui est revenu en mémoire et c’est justement avec les mots « In Loving Memory » écrits sur cette pancarte que Wood a rendu hommage à Tom, l’un des tout premiers qui a cru en lui alors qu’il n’était qu’un gamin de 20 ans. Le fils de Tom garde précieusement la pancarte aujourd’hui.

Le record

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Tableau d’affichage de Wrigley Field le 6 mai 98 / Crédit DR.

Sur les 122 lancers de Wood ce 6 mai 98, seuls 38 ont été comptées comme « balles » par l’arbitre, soit un taux de strikes de 69%. Avec 20 strikeouts, le jeune Kerry a égalé le record de Roger Clemens à l’issue de l’une des plus grandes performances de l’histoire pour un lanceur. Pour beaucoup d’observateurs, il s’agit même de LA plus grande, bien qu’il ne s’agisse ni d’un no-hitter et encore moins d’un perfect game. C’est le cas si l’on utilise la formule mathématique « Game score » créée par Bill James, écrivain, historien, statisticien du baseball, pour mesurer la réussite d’un lanceur sur un match :

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Formule du « Game score » de Bill James / Crédit Wikipedia.

Dans le cas de Wood, on obtient : [50 + 27 + 10 + 20 – 2 = 105], c’est un point de plus que le no-hitter de Max Scherzer en octobre 2015 au cours duquel il n’avait pas non plus concédé de BB mais réalisé « seulement » 17K. Le total maximum qu’un lanceur peut atteindre selon ce « Game score » est 114, dans le cas où il réalise 27K sur les 27 batteurs affrontés, c’est à dire aucun hit, BB ou HBP… mais bien que des K pour un « plus que perfect game »!

Roger Clemens le 29 avril 1986 et le 18 septembre 1996 puis Kerry Wood le 6 mai 1998… Seuls deux autres matchs sont ensuite rentrés dans cette catégorie du « 20K-game » et deux lanceurs ont rejoint ce club très très très très fermé, sans doute le plus select de la MLB : Randy Johnson le 8 mai 2001 (même si le match est allé en extra-innings, les historiens de la MLB attribuent quand même le record à Big Unit car il avait réalisé les 20 K dans le cadre des 9 manches initiales) et dernier en date Max Scherzer, le 11 mai 2016, face aux Tigers avec qui il avait remporté le AL Cy Young en 2013.

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Le club très fermé des lanceurs aux 20 K / Crédit DR.

Si le record de la MLB est donc officiellement de 20 strikeouts réalisés en 9 manches, il existe tout de même en bas de page du grand livre d’Histoire de la Ligue la performance de Tom Cheney. Le 12 septembre 1962, le lanceur des Washington Senators élimine 21 joueurs des Orioles au marbre… oui vous avez bien lu, un match à 21K! Mais 21K réalisés sur 16 manches (oui à l’époque un starter pouvait lancer 16 manches!) soit 62 batteurs affrontés contre 29 pour Wood en 1998. Cheney a éliminé sur prises 33,9% des batteurs, ce qui est ramené à un match « normal » en neuf manches à 13K.

Ce 6 mai 1998 reste une date historique pour la MLB et illustre à merveille la vérité de ce sport : on ne sait jamais à quoi s’attendre lorsqu’un arbitre crie « Play Ball ». Ce jour-là qui aurait pu imaginer qu’un gamin de 20 ans pour son cinquième start en carrière réaliserait la plus grande performance d’un lanceur dans la grande Histoire de notre merveilleux sport.

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Crédit SBNation.

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