Des Ardennes à Milwaukee, la drôle de trajectoire du Brave Warren Spahn

Sa plaque à Cooperstown le présente comme « une star du monticule et un héros du champ de bataille ». Pourtant, malgré tous les lauriers récoltés au cours de sa vie, Warren Spahn a toujours refusé qu’on le mette sur un piédestal. Suivez nous à la (re)découverte du gaucher le plus victorieux en Major League, sous-officier actif durant la seconde guerre mondiale, clown du clubhouse et inspiration poétique.

Pas un physique à casser des briques, mais à casser des batteurs @AP – John Lindsay

Enfant de la Grande Dépression, Warren est né à Buffalo, NY, le 23 avril 1921, second garçon des six enfants de Mabel et Ed Spahn.

Ed Spahn est un vendeur de papier-peint qui ne roule pas sur l’or. Il ne possède pas de voiture et gagne difficilement 25$ par semaine. Ses enfants ne mangent de la viande qu’une fois de temps en temps, et remplissent leurs chaussures de papier journal. Une enfance à faire pleurer Charles Dickens.

Bon joueur semi-pro, Ed ne peut prétendre à viser plus à cause de son gabarit fluet (1,70m pour 60kg). Mais il a tôt fait de transmettre sa passion et ses connaissances à Warren, le plus athlétiquement prometteur de ses enfants. Et par chance, Warren est gaucher, une denrée rare et recherchée dans le baseball majeur. Donc, par précaution au cas où son fils n’est pas assez bon batteur pour jouer 1B, Ed lui apprend consciencieusement à lancer des fastballs et des curves, depuis le monticule érigé dans le jardin familial, en ne cessant de répéter « Tu dois avoir le contrôle (des trajectoires) ! Sans contrôle, tu ne seras rien ! ». Le jeune Warren acquiesce et continue de rêver aux Ligues Majeures.

“I thought it was a lot of drudgery. It was lots more fun just to pick up the ball and throw, but Dad wouldn’t let me play catch unless I did it correctly.”

Warren Spahn

Ce mantra de contrôle et l’insistance qu’aura son père à ce que sa mécanique de lancer soit la plus fluide possible, seront les bases de la longévité de Warren au très haut niveau. Son mouvement caractéristique de lever très haut sa jambe droite fait partie de cette mécanique perturbante pour les lanceurs.

De nombreux batteurs seront perturbés par ce « windup », jurant que la balle partait de l’uniforme de Spahn ©baseballprospectus

Warren et son père suivent particulièrement les matchs des Buffalo Bisons. En plus de détailler tous les mouvements des joueurs de Buffalo, Warren et Ed débriefent les matchs en rentrant, et Warren s’imagine comme le nouveau Lou Gehrig. L’étude du jeu n’ayant de valeur que par son application sur le terrain, Warren se retrouve à jouer en première base 6 jours par semaine, dans 3 équipes différentes, alors qu’il n’a pas 13 ans ! Il joue même avec son père, alors agé de 37 ans, et réceptionne ses gros lancers depuis la 3e base, lui qui ne pèse guère plus que 55kg.

“You’d think he was going to throw it right through me, I weighed only about 110 pounds in those days. But he was teaching me to play hard and it did a lot of good.”

Warren Spahn, Christian Science Monitor.
Big Bill Kelly et Lefty Perkins, respectivement 1B et lanceur pour les Buffalo Bisons, et modèles à suivre pour le jeune Warren Spahn ©AP

A son arrivée au lycée, Warren se retrouve barré de la première base par un autre joueur de très bon niveau. Il accepte à contre-coeur de prendre place dans la rotation des lanceurs. Une place qu’il ne quittera plus. Warren emmène son équipe de lycée à 2 titres communaux, est invaincu lors de ses 2 dernières saisons et lance un no-hitter lors de sa dernière saison. Malgré cela, il est jugé trop frêle pour les Majeurs par les scouts.

Mais comme souvent, un scout à un avis contraire, et Billy Meyers, un ancien scout des Red Sox parti de l’autre côté de la ville chez les Bees, voit du potentiel chez Warren. Il le signe donc chez les Bees en 1940, après que Warren ait obtenu son diplôme secondaire.

Signé à 80$ le mois, avec une famille ne roulant pas sur l’or, Warren se dirige droit vers le baseball professionnel et les ligues mineures, refusant au passage une bourse d’étude à l’université de Cornell.

Son premier assignement s’effectue chez les Bradford (Pa) Bees, en PONY League. Son premier reflexe est de demander à avoir le n°13 (son numéro au lycée). Son coach lui répond que le club ne donne pas de n°13, car « un gars est susceptible de rencontrer assez de malchance ici sans avoir à porter le 13. »

Avec un de ses coéquipiers chez les Bradford Bees ©AP

En effet, après un premier tiers de saison prometteur (5-4, 62 strikeouts en 66 manches, 2.43 ERA), Warren essaie un nouveau mouvement de lancer de balle courbe. Agissant trop fort sur la rotation de la balle, il s’abime plusieurs tendons. Son père le voyant rentrer blessé tombe en dépression.

Après 2 semaines d’arrêt, Warren est de retour, et sur son premier lancer rapide, trébuche du monticule et se déboite l’épaule, ce qui termine sa saison et fait dire à son entraineur qu’il aurait mieux fait de lui donner ce maudit n°13. La blessure à l’épaule de Warren plonge son père plus profond dans la dépression. Warren finit par passer l’été, l’automne et l’hiver 1940 à vendre des billets de trains à la gare de Buffalo tout en récupérant de ses blessures.

Au printemps 1941, les Braves l’invitent au Spring training à San Antonio, grâce aux coups d’éclats qu’il a eu la saison précédente, au milieu de ses blessures. Mais la malchance le rattrape quand un lancer hasardeux d’un co-équipier lui brise le nez et le défigure. En résultent des surnoms qu’il haît (« the Hook », « The Great Profile »), même son père le surnomme « Meatnose ». Les Braves ne veulent pas lui payer la chirurgie réparatrice, contrairement à son co-équiper John Berardino, qui est aussi acteur. Spahn restera avec son nez tordu, et un faciès reconnaissable entre milles.

Le manager des Bees, Casey Stengel, a eu quand même le temps d’analyser le jeu du jeune Spahn :

“He’s only 20 years old and needs work. But mark my word, if nothing happens to the kid, he can be a great one. Someday he’s going to be one of the best left-handers in the league.”

Casey Stengel, manager des Boston Bees/Braves

Durant l’été 1941, Warren joue en mineurs, à Evansville, et les mène au titre de division en menant la ligue en victoires (19), en % de victoires (76%), en blanchissages (7) et en ERA (1.83). Tout en lançant 42 manches consécutives sans encaisser de run, il lance 3 one-hitter et son manager Bob Coleman réussit même à lui faire modifier son lancer pour soulager la pression qui s’exerce sur son coude.

une des rares photos de Spahn dans l’uniforme des Evansville Braves ©worthpoint

La légende raconte que lors du début du Spring Training 1942, Warren lance une de ses meilleures fastballs, celle-ci est réceptionnée par le catcher Hall of Fame Ernie Lombardi, à mains nues, qui lui renvoie celle-ci encore plus fort, non sans avoir pris soin de bien cracher son jus de tabac à mâcher dessus. Se retournant pour essuyer le jus de la balle, Warren aurait dit  » Je n’ai rien à faire ici… »

Même s’il pense le contraire, Warren impressionne l’état major des Braves et il intègre la rotation pour la saison 1942. Pas pour longtemps, étant renvoyé en mineures après avoir refusé de lancer une balle au visage de Pee Wee Reese, sur ordre de Stengel. Il finit avec un record de 17-12 et 1.96 ERA à Hartford, et fait encore 2 piges avec les Braves, pour 15 manches lancées en majeures sur la saison 1942.

Vas y gamin ! Regarde dans le lointain, ça te donne un air mystérieux ! Rookie Warren en 1942 ©AP

Au vu de sa situation durant la saison 1942 et de la situation dans laquelle se trouvent les Etats Unis, moins d’un an après l’attaque de Pearl Harbor, Warren décide de s’enrôler dans l’armée en novembre 1942 et est envoyé au Camp Gruber, Oklahoma, pour y intégrer un bataillon de génie. C’est là-bas qu’il y rencontrera sa future femme, LoRene Southard, alors assistante, et redoutable femme d’affaires qui fera de Warren un retraité riche.

Contrairement à de nombreux joueurs, Warren va connaître un séjour militaire bien plus dur et dangereux. Mais avant cela, il lancera pour ses Gruber Engineers durant l’été 1944, gagnant ses 10 premiers matchs, dont 7 blanchissages et éliminant 186 batteurs sur strikeouts en seulement 80 manches (plus de 2 éliminations par strikeout par manche). Sa série s’interrompt le 30 juillet 1944, avec 3 erreurs à son compte pour une défaite 7-1.

Mais notre gaucher à une excuse, il vient de recevoir son ordre de marche et embarque pour le front européen le 9 novembre 1944. En tant que sergent chef du 276e bataillon de génie combattant, il arrive en France et survit les 10 premiers jours grâce à la gentillesse des soldats britanniques et de leurs sandwichs au beurre de cacahuètes.

« (His batalion) was a tough bunch of guys. We had people that were let out of prison to go into the service. So those were the people I went overseas with, and they were tough and rough and I had to fit that mold. »

Warren Spahn

Son bataillon faisant parti de la 9e division blindée, celle-ci est responsable de la réparation et de l’entretien des routes et ponts, en avant du gros de la troupe. C’est ainsi que Spahn et ses camarades se retrouvent au cœur de la bataille des Ardennes, se battant dans la neige et le froid, se retrouvant entaillé par des balles à l’abdomen et à l’arrière du crâne, passant l’hiver 44-45 dans des trous, en plein territoire hostile, et tentant de résister à la contre-offensive allemande (pour une idée de l’ambiance, je conseille les épisodes 5-6-7 de la série « Band of Brothers« )

« We were surrounded in the Hurtgen Forrest and had to fight our way out of there. Our feet were frozen when we went to sleep and they were frozen when we woke up. We didn’t have a bath or change of clothes for weeks »

Warren Spahn

Traversant ensuite la Belgique, son bataillon se retrouve au bord du Rhin, au niveau du pont de chemin de fer de Remagen, le 7 mars 1945. Ceux qui ont vu le film « Un pont trop loin » connaissent l’histoire. Les nazis en battant en retraite, et pour empêcher les Alliés d’avancer, décident de détruire les ponts sur le Rhin. Mais à Remagen, le pont reste intact, les Allemands ne l’ont pas fait sauter. La défense de ce pont est cruciale pour les alliés et leur capacité à envoyer des hommes et du matériel au coeur de l’Allemagne.

Le 9 mars, le bataillon de Spahn a pour ordre de retirer les explosifs du pont, de l’entretenir et de construire une seconde voie sur celui-ci.

Alors qu’ils se démènent pour maintenir l’édifice en place, Warren et ses hommes se font bombarder par des V-2 allemands, alors que les troupes et véhicules continuent dans le même temps à traverser le pont.

« While the bridge vibrated and twanged like banjo strings, swaying precariously as marching infantrymen tramped across each catwalk, and tanks rumbled across the planked railbed, the units patched holes, bolstered the bridge with heavy supports, repaired damaged flooring and cratered approaches. »

Al Silverman, dans la biographie de Warren Spahn, Immortal Southpaw

10 jours après le premier franchissement alliés du pont, Spahn se retrouve au milieu du pont pour recevoir l’ordre de prendre en main la sécurité avec son bataillon. Alors qu’il fait demi-tour pour rapporter les ordres à ses soldats, l’un deux s’écrie « Regardez ! Le pont s’écroule ! ».

Surchargé, bombardé, le pont de Remagen s’affaisse dans le Rhin, faisant 28 victimes, 93 blessés et laissant le sergent-chef Spahn avec des shrapnels dans le pied droit. Mais les Alliés avait résussi à sécuriser un second pont et mis en place plusieurs pontons, solidifiant leur position. Spahn, après s’être fait retirer les éclats de son pied, obtiendra une promotion, devenant second-lieutenant.

Le 276e bataillon de génie combattant, au milieu du pont de Remagen affaissé ©US Army

A l’armistice, Warren Spahn est le seul joueur des Majors ayant reçu une promotion au combat, et est aussi le joueur le plus décoré à son retour, avec une Bronze Star (pour bravoure durant la bataille des Ardennes) et une Purple Heart (suite à sa blessure à Remagen).

Ne se doutant pas que la guerre serait finie 2 semaines après le bombardement d’Hiroshima, Warren, en acceptant sa promotion, se retrouve engagé jusqu’en mai 1946, ratant le Spring Training et le début de la saison. Mais il ne perd pas la main en jouant en Allemagne, en éliminant 73 batteurs et n’allouant qu’un run en 4 matchs.

Warren Spahn revient à Boston transformé par son expérience des champs de batailles, plein de confiance et à moitié chauve, mais aussi en ayant développé sa concentration et sa forme physique.

“After what I went through overseas, I never thought of anything I was told to do in baseball as hard work. You get over feeling like that when you spend days on end sleeping in frozen tank tracks in enemy-threatened territory. The Army taught me what’s important and what isn’t.”

Warren Spahn

Fidèle à son caractère enjoué, Warren répond à pas mal de questions à son retour, souvent avec malice.

Quand un journaliste lui demande comment il faisait pour débusquer un espion nazi qui aurait mis un uniforme US, il répond que lui et ses copains posaient toujours la même question aux gars qu’ils ne connaissaient pas : Qui joue en seconde pour les Bums (Brooklyn Dodgers) ? « Et celui qui ne repondait pas Eddie Stanky était mort ». Bon, c’est de l’humour d’après-guerre…

Quand on lui dit que c’est un héros, il balaie le compliment d’un revers de main : « Ceux qui sont morts là-bas sont les héros ». Et quand les journalistes soulèvent le point qu’il aurait perdu 30 à 40 victoires durant son service, il balaie aussi l’argument : « J’ai énormément mûri durant la guerre. Sans cette maturité, je n’aurai jamais pitché jusqu’à 45 ans. » (ce qui en dit beaucoup sur son caractère, quand on sait que Bob Feller a toujours geint qu’il aurait eu plus de victoires que Spahn sans son service sur le front)

Donc, de retour en juin 1946, les Braves l’intègrent aussitôt dans leur rotation. Il dispute son premier match après-guerre le 17 juin et obtient son premier départ le 14 juillet, une victoire contre les Pirates, qui est aussi sa première victoire en Major League, à l’âge de 25 ans.

Spahn fait son retour à Boston le 27 juillet 1946, pour son premier match à domicile depuis la fin de la guerre ©SABR

Suivent quatre défaites, qui n’entachent pas trop une bonne première saison complète, finie sur un bilan de 8v pour 5d, un ERA de 2.94, et un moral toujours au beau fixe

“Pressure? What pressure? If I do badly, what’s the worst thing that’s going to happen? No one is going to shoot at me!”

Warren Spahn

Au sein du clubhouse, Warren fait immédiatement l’unanimité dès son retour d’Europe. Son âge « avancé », son expérience de la guerre et son physique de vieux bonhomme font de lui un des piliers du vestiaires, un vétéran qu’on écoute. Et, à l’inverse de nombreux lanceurs inapprochables quand ils jouent, Warren Spahn adore faire des blagues à ses coéquipiers, même quand il a un match à disputer.

De bonnes blagues potaches et old school, à base de claques sur le crâne à la Benny Hill, de souris dans les poches des copains ou d’allumage de feux avec les chapeaux en paille des collègues. La grosse déconnade, version 1940’s.

Et si ce genre de blagues peut facilement devenir bien lourde au sein d’une équipe, le niveau de jeu de Warren fait taire les pisses-froid. Et commence à inquiéter les batteurs autour de la ligue, comme en témoigne cet échange entre le manager des Phillies, Ben Chapman, et les batteurs Del Ennis (Giants) et Johnny Mize (Tigers)

Chapman : “Spahn has one of the greatest overhand curves I’ve ever seen.”

Ennis : “Never mind the curve. What I have to watch for is the change of pace he throws. I swing at it before it is halfway to the plate.”

Mize : “The curve and change of pace are all right, but it’s that fastball. It does tricks as it reaches the plate.”

Au terme d’une saison 1947 remarquable, Spahn mène la ligue en ERA (2.33), en shutouts (7) et en manches jouées (289 2/3 innings). Et a compilé 21 victoires (pour 10 défaites), pour mener Boston à la 3e place.

Malheureusement, la saison 1948 s’amorce de tout autre manière, sa femme enceinte devenant sa priorité, Warren n’a pas la même efficacité et finit à 15v-12d. Mais Boston remporte la NL grâce à un mois de septembre incroyable de la part de Spahn et de son compère Johnny Sain.

Spahn et Sain ©Boston Globe – AP

Spahn et Sain entament le mois de septembre en démarrant 11 des 16 matchs des Braves, avec un Warren Spahn à 4v-1d et Johnny Sain à 5v-1d. Spahn est la bougie d’allumage de ce baroud fantastique, brisant les Dodgers le 6 septembre au bout de 14 manches remportées 2-1, et interceptant Jackie Robinson entre les bases. Deux fois !

Ce run inspire Gerry Hern, éditeur sportif au Boston Post, et naît ainsi un des plus célèbres poèmes sur le baseball : « Spahn and Sain and pray for rain »

First we’ll use Spahn, then we’ll use Sain

Then an off day, followed by rain

Back will come Spahn, followed by Sain

And followed, we hope, by two days of rain.

Gerry Hern

Le duo infernal emmène dans son sillage les Boston Braves en World Series, face aux Cleveland Indians de Bob Feller, Bob Lemon, Satchel Paige et autres Lou Boudreau, Larry Doby et Joe Gordon. Spahn perd son seul départ, le match 2, et Boston se retrouve rapidement mené 3 victoires à 1 par l’armada de Cleveland. Spahn remet Boston dans le sens de la marche avec une victoire en relève lors du match 5, et est encore mis à contribution par son manager le lendemain, toujours en relève.

Match 2 des World Series 1948, 07/10/1948, Braves Field ©baseballhistorycomesalive.com

Mais cette fois-ci, Warren est incapable de contenir les battes des Indians et Cleveland remporte la timbale. Pendant longtemps, tout du moins à Boston, beaucoup se sont demandés si Spahn avait réussi à garder la victoire et que les Braves avaient remportés les Series, est-ce que la franchise aurait déménagé si tôt après ?

En tout cas, le club s’est tiré une balle dans le pied avec l’attitude montrée les années suivante, à commencer par la défense du titre de NL en 1949 (% de victoires inférieur à 50%). Et les pauvres résultats entraînant une lassitude du public, qui commence à se raréfier au Braves Field, au point de n’avoir que 280 000 spectateurs lors de la saison 1952.

Mais aucune de ces péripéties, même pas ses négociations salariales, ne perturbent la concentration de Warren, qui finit avec 21v-14d, 21v-17d et 22v-14d lors de la période 1949-1951, et mène la ligue en strikeouts ces 3 saisons.

A l’instar de son endurance au monticule, éliminant par exemple 18 Cubs sur strikeouts en juin 1952 (record de la ligue à l’époque) au cours de 15 manches, ses interventions sont aussi savoureuses :

He was something like 0-for-21 [en fait 0 sur 12] the first time I saw him. His first major-league hit was a home run off me — and I’ll never forgive myself. We might have gotten rid of Willie forever if I’d only struck him out.

Warren Spahn, sur le homerun qu’il conceda au rookie Willie Mays

A pitcher needs two pitches — one they’re looking for and one to cross ‘em up,

Hitting is timing. Pitching is upsetting timing.

Les bons mots de Warren sont une distraction appréciées pour une équipe des Braves au fond du trou en 1952, avec Spahn finissant à 14v-19d, malgré un titre de Strikeouts King (193) et un ERA de 2.98. Mais le run support des Braves pour Spahn est comparable à celui des Mets pour deGrom ces dernières saisons. Inexistant.

Quand vient la saison 1953 et la renégociation salariale pour Warren, il accepte un deal à 25 000$ mais refuse celui qui lui proposait 10 cents sur chaque entrée payante. Logique, au vu des audiences calamiteuses au Braves Field, faisant des Braves l’équipe de second plan à Boston. Il préfère se concentrer sur une autre source de revenue, l’ouverture d’un restau, le Warren Spahn’s Diner, juste en face du stade.

Hélas pour lui, les rumeurs de déménagement des Braves se réalisent lors du Spring training 1953, quand la franchise s’installe à Milwaukee. Warren encaisse alors la double peine: son diner ne verra jamais le public de Major League, et le nombre de spectateurs lors de la saison 1953 à Milwaukee sera de 1 826 000 (dont 36 000 lors de l’Opening Day, soit 10% du total de la saison précédente), ce qui représentait un potentiel bonus de 100 000 $.

Le M a remplacé le B sur la casquette, mais le sourire est toujours là ©sportsteamhistory

Malgré ses « revers » financiers, Warren continue de dominer la NL, engrangeant 23v en 1953 (et un ERA de 2.10) en ayant joué toute la saison avec un cartilage du genou. La peur de se faire virer, une insécurité héritée de son enfance dans le Buffalo de la Grande Dépression, l’a poussé à cacher sa blessure, pour se faire opérer seulement à l’hiver 1953.

Les 3 premières saisons des Braves à Milwaukee sont des saisons de reconstruction, où Warren encadre des jeunes loups tels que Hank Aaron, Joe Adcock, Eddie Mathews ou son nouveau compère de blagues, Lew Burdette obtenu en échange du vieillissant Johnny Sain.

Après avoir tourné autour lors de ces 3 saisons, les Braves sont à une victoire du titre de NL en 1956, mais Spahn perd au bout de 12 manches, ce qui le laisse inconsolable, mais aussi mort de faim quand arrive la saison 1957.

Spahn, Cy Young award 1957 et Hank Aaron, MVP de la siason régulière 1957 ©Sports Illustrated

Le rebond est magnifique, Warren, maintenant âgé de 36 ans, finit avec 21v pour 11d, en route vers son seul Cy Young Award. En même temps, le trophée ne récompense à l’époque que le meilleur lanceur des 2 ligues. Et il vient d’être créé en 1956.

Donc 1957 est une année faste pour notre gaucher, mais aussi pour les Braves, qui dans le sillage d’un Warren de feu remportant 6 victoires en 19 jours, finissent vainqueur de la NL et filent aux World Series.

Spahn perd le match 1 contre les Yankees, 3-1, mais se rattrape lors du match 4, en 10 manches pour un score de 7-5. Alors qu’il devait prendre le monticule pour le décisif match 7, Spahn souffre de la grippe et laisse le départ à Burdette, qui bat les Yankees pour la 3e fois des Series et remporte le titre de MVP.

11 octobre 1957, Burdette (gauche) et Spahn (droite) paradent pour célébrer la victoire

La saison 1958 est un copié-collé de 1957 pour Spahn (22v-11d) et les Braves. Ils retrouvent les Yankees en World Series. Lors de ses départs au match 1 et 4, Spahn est stratosphérique, gagnant le match 1 après 10 manches sur le score de 4-3 (avec 2 hits et un RBI!) et limitant les Yankees à 2hits lors du match 4 remporté 3-0.

Malheureusement, son départ lors du match 6 se solde par une défaite mortifiante 4-3 après 10 manches et les Yankees remportent les Series en 7 matchs.

Cette fois, Whitey Ford et les Yankees ont eu le dernier mot ©AP

Avec une puissance qui ne faiblit pas, Spahn (38 ans) est toujours intouchable lors de la saison 1959, finissant encore au-délà des 20 victoires (21v-15d) et menant la ligue aux nombres de manches lancées (292). Mais les Braves, freinés par les blessures, abandonnent le titre de la NL aux Dodgers après un playoff sur 2 matchs.

Les Braves perdant en efficacité, Warren reste au sommet de son art en 1960 et 1961, lançant ses 2 no-hitters lors de ces 2 saisons. Tout d’abord, le 16 septembre 1960, il élimine 15 Phillies sur strikeouts, et remporte son premier no-no 4-0. « Allez, que personne ne dise que j’ai un no-hitter en cours » annonce-t-il, hilare, au banc des Braves durant le match, choquant ceux-ci en brisant la règle tacite proscrivant de parler d’un no-hitter lorsqu’il est en cours.

Sept mois plus tard, le 28 avril 1961, il affronte le minimum de batteurs possibles (27, ses 2 walks seront effacés par des double plays) lors de son 2e no-no face aux Giants. Et le 11 août, devant 48 642 spectateurs, il obtient la 300e victoire de sa carrière, devant le premier à atteindre ce chiffre depuis Lefty Grove en 1941.

Les rides sont plus présentes, mais toujours, toujours le sourire ©Baseball Hall of Fame

Ce ne sera pas son dernier coup d’éclat, le gaucher de 42 ans perdant le légendaire duel qui l’opposa à Juan Marichal, 16 manches le couteau entre les dents, pour finir à 1-0, sur un home run de son rival et nemesis Willie Mays. Malgré cet accroc, Spahn finit la saison à 23v-7d, avec 22 matchs complets !

Selon Spahn, un mot résume sa longévité : MECANIQUE

You’ve got to be a student of pitching. The way I threw, I never tried to put too much strain on my left arm.

Warren Spahn, sur le secret de sa longévité

Si on devait chercher une comparaison avec un lanceur actuel, ce serait Max Scherzer. Les 2 ont été, ou sont, d’éternels étudiants du jeu. Dans les 2 cas, ce sont des joueurs qui arrivent au Spring training au top de leur forme, au lieu de commencer à travailler au printemps, comme cela se faisait dans les 50’s. Ce sont 2 lanceurs qui ont besoin de beaucoup de répétitions, et qui lancent entre leurs départs. Un autre point commun est la mécanique de lancer qui est la même pour tout les types de balles, ce qui est extrêmement perturbant pour les frappeurs.

Et, fait rare dans les 50’s, Spahn étudiait tout les frappeurs, leurs habitudes, leurs points forts, leurs défauts. Et n’était pas un mauvais frappeur, ajoutant à ses 363 victoires, 363 hits et 35 homeruns.

La fin de sa carrière approchant, Spahn s’est adapté. Sa fastball faiblissant, il a appris une screwball. Quand ce ne fut plus suffisant, il apprit même une slider. Lorsque ces genous le trahirent lors de la saison 1964 (6v-13d), il sut que c’était la fin de sa longue histoire d’amour avec les Braves.

Les Mets l’acquirent en novembre 1964, comme pitcher et entraîneur. La semaine suivante, les Mets signèrent Yogi Berra.

I don’t know whether we’ll be the oldest battery in baseball, but I know we’ll be the ugliest

Warren Spahn
La preuve en image ©PBS

La boucle était bouclé pour Spahnie, son arrivée chez les Mets permettant sa réunion avec son vieux manager chez les Braves en 1942, Casey Stengel.

Les vieux aux commandes des Mets sont à cours de miracles malgré leur CV, et Spahn finit 1965 avec 4v-12d, mais en gardant toujours son espièglerie. Comme lors d’un match contre les Dodgers, Spahn emmène le 3-0 pour les Mets en 9e manche quand les Dodgers marquent 2 runs. Stengel demande alors à Spahn le coach qui veut-il faire entrer en relève. La réponse de Warren : « Je pense que l’on va laisser le starter finir » et de retirer les 3 derniers batteurs.

Avant de quitter Gotham et le baseball, il distille quelques dernières punch lines

I’m the only guy to play for Casey Stengel before and after he was a genius.

Warren Spahn, alors que Stengel avait gagné 10 titres avec les Yankees entre son départ des Braves et son arrivée aux Mets

Il finit par être échangé au milieu de la saison 1965, et atterrit à San Francisco, pour un résultat peu probant, à 3v pour 4d. L’heure de la retraite est maintenant là.

I didn’t retire from baseball. Baseball retired me.

« J’ai encaissé ton premier home run et j’ai eu la chance de voir ton 500e, félicitations Willie Mays » Spahn finira par jouer avec son rival ©Forbes

Sa retraite en tant que joueur n’empêche pas Warren de rester dans le monde du baseball. En 1966, il lancera 3 matchs pour les Mexico City Tigers, afin de montrer en conditions réelles son coaching. Il lancera aussi 3 matchs pour les Tulsa Oilers, en 1967, mais là, ce sera pour faire remonter le nombre de spectateurs.

Les Tulsa Oilers deviennent son équipe, l’Oklahoma étant son état de résidence et de coeur depuis de nombreuses années. Les Oilers remporte la Pacific Coast League en 1968 et Spahn est même élu Manager de l’année cette saison là.

©TulsaWorld

Mais il est licencié en 1971 suite à son refus d’être promu coach des lanceurs des Saint Louis Cardinals. Il sera scout et coach des lanceurs de Minor League pour les Cardinals en 1971, puis suivront deux tristes années comme coach des lanceurs chez les Indians.

Le réconfort arrive en 1973 quand il est élu au Hall of Fame lors de sa première année d’éligibilité, ses matchs à Mexico et Tulsa ayant repoussés de 2 ans l’apparition de son nom dans les bulletins. Il fera partie de la classe consacrant Roberto Clemente, Monte Irvin, Billy Evans, George Kelly et Mickey Welch.

rang assis : George Kelly, Mme Mickey Welch, Mme Roberto Clemente Debout: William Evans, Warren Spahn, Monte Irvin, Commissioner Kuhn ©baseball HoF

Spahn continuera le coaching, celui des lanceurs des Hiroshima Carps entre 1973 et 1978, puis les lanceurs de minor leagues du farm system des Angels, avant de tout arrêter en 1981, fatigué de voyager « dans de drôles de petits avions ».

Avec les Hiroshima Carp en 1975 ©tumblr user : @zurumukechinpolove

Lors de son introduction au Boston Braves HoF en 1995, avec son compère Johnny Sain, et devant une foule considérable, il ne manquera de noter que « s’il y avait eu autant de spectateurs au Braves Field qu’aujourd’hui, les Braves joueraient toujours à Boston. »

Warren vivra assez longtemps pour voir sa statue en bronze levant haut son pied devant le Turner Field d’Atlanta, avant de décéder le 24 novembre 2003.

De tous les honneurs qui lui seront rendus, un reste constant, c’est le trophée remis par le Oklahoma Sport Museum récompensant le meilleur lanceur gaucher évoluant dans les Majeurs, le Warren Spahn Award.

Lors de la remise de la première édition du trophée en 1999. Randy Johnson détient le record de victoires avec 4 trophées consécutifs, devant Clayton Kershaw et ses 3 victoires. C’est Julio Urias des Dodgers qui a remporté le trophée en 2021 ©Darl Devault

Ce trophée aurait pu s’appeler le Sandy Koufax Award, Steve Carlton Award ou Eddie Plank Award. Mais si la victoire est le plus important, alors Spahn est au sommet. Gaucher ayant le plus de victoires en MLB (363), son ERA moyenne en saison régulière (3.05), en All-Star Game (3.21, 17 participations) ou en World Series (3.05 pour 8 matchs et 6 départs) montrant clairement sa fiabilité. Sa liste de record (nombre de saisons à plus de 20 victoires, saisons leader en victoires, manches lancés par un gaucher,…) ne reflètent qu’une partie de la grandeur de Spahn, encore plus sous la pression. Une dernière preuve ? son pourcentage de victoire en carrière entre avril et juin est de 54,6%. Pour la période août-octobre, il passe à 67,6%

Spahn a été décrit comme le plus grand finisseur de tout les temps. Mais comme l’a un jour dit Stan Musial : « Spahn n’entrera jamais au Hall of Fame. Il ne s’arrêtera jamais de lancer ».

La statue, à l’origine à l’extérieur du Turner Field, et maintenant faisant face à l’entrée principale du Truist Park ©Scott Cunningham/Getty Images

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