SeligGate de 1996 : quand la MLB s’est sauvée grâce à un poisson d’avril

Aujourd’hui, c’est le jour tant attendu durant l’hiver par les fans de baseball. Aujourd’hui, c’est l’Opening Day de la MLB. Une journée où débutent les exploits sur le terrain mais qui fourmille aussi de grandes et petites histoires. Des histoires et anecdotes que Carl M. Shultz a compilé dans Baseball Crazy, dictionnaire des méfaits du baseball. Triche, bagarres, malversations, luxure, mauvais contrats, paris, autant de récits incroyables dont certains se déroulent à l’Opening Day comme le SeligGate, scandale naissant que brisa la tradition du 1er avril et qui faillit voir la MLB disparaître.

Les fans de baseball ont vécu la grève de 1994-95 comme une véritable tragédie et un affront majeur aux passionnés. Une cassure avec la MLB qui a failli ruiner le baseball majeur – crédit : Hans Deryk/AP

1996. La MLB vient de connaître deux de ses pires saisons avec la grève de 1994-1995. L’hostilité des fans est à son comble. Un désamour visible dans les stades et devant la TV, avec un public qui déserte les tribunes et une baisse dramatique des audiences. Quand les spectateurs sont dans les tribunes, c’est pour généralement conspuer les joueurs et les propriétaires de franchises. Forcément, les résultats économiques sont aussi catastrophiques que l’image de la MLB. A l’issue de la saison 1995, les comptes sont dans le rouge. Les équipes de petit marché, comme les Reds de Cincinnati ou les récents Florida Marlins, doivent s’endetter auprès des banques. Même les Yankees sont obligés de se séparer de quelques contrats et licencient à tour de bras dans les coulisses, comptant sur de jeunes prospects comme Derek Jeter et Mariano Rivera pour conduire la franchise au succès. Heureusement pour eux, c’est ce qui se produira. De toute manière, ils n’avaient pas les moyens de faire plus.

Au siège de la MLB, on vire à tour de bras également. On estime qu’entre la MLB, les franchises et leurs équipes affiliées en Ligues Mineures, ce fut environ 15 000 personnes qui perdirent leur travail, entre licenciement et départ anticipé à la retraite. Le monde du baseball professionnel, affilié à la MLB, a perdu environ 11 milliards de dollars en deux ans. La somme grimpe à 35 milliards si on prend en compte l’économie directe et indirecte autour de la MLB. Certains experts, comme les professeurs d’économie d’Harvard John Schuster et Clint Kowalski, pensent même que cela a pu atteindre les 50 ou 60 milliards. Un cataclysme.

Les conséquences de la grève de 1994-1995 ont mis en danger la MLB. Ceci est de notoriété publique, comme on sait que le baseball ultra-puissant de la Steroid Era, symbolisé par la course aux homeruns de 1998 de McGwire, Sosa et Griffey Jr, dans une moindre mesure, avec le record de homeruns sur une saison à la clé pour McGwire, a sauvé le baseball. Mais le baseball a dû, bien plus tôt, dès 1996, être sauvé quand la MLB a failli disparaître dans la célèbre affaire du SeligGate, du nom du commissaire de la MLB, nommé en 1992, Bud Selig.

Et celui qui a failli faire disparaître la MLB s’appelle Walter G. Polding, obscur sénateur du Congrès américain, représentant du Montana au sénat. Pas franchement une terre de baseball, le Montana. D’ailleurs, Polding déteste le baseball. Il y a joué enfant, comme un passage obligé, sans y démontrer de véritables aptitudes. Une incapacité à bien jouer au baseball qui va faire grandir en lui une véritable haine du National Pastime et du sport en général. Mais, pour être élu aux États-Unis, le sport, comme la religion, les grosses voitures, les armes ou la famille hétéronormée, est un passage obligé dans des États comme le Montana. Polding donne le change et devient président d’une Little League locale, puis, entrepreneur à succès dans les espaces verts et gazons synthétiques, sponsorisant l’équipe de Ligues Mineures des Reds, les Billings Mustangs en Rookie Advanced, avant d’en devenir le co-propriétaire avec l’acteur originaire du Montana, Jeff Bridges.

Walter G. Polding lors de sa campagne pour le Sénat à Fort Derrick, Montana – crédit : US Army

L’équipe, qui fut affiliée à plusieurs équipes MLB comme les Seattle Pilots et les Kansas City Royals, a vu passer des joueurs comme George Brett, Trevor Hoffman, Paul O’Neill et Aaron Boone. Le futur manager des Yankees sera d’ailleurs protégé d’ennuis judiciaires par Polding quand le jeune joueur sera poursuivi pour vol avec effraction dans un bar à strip-tease, après une soirée arrosée faisant suite au titre en Pioneer League 1995. Un parti pris de Polding qui étonne quand on sait son peu d’estime pour le baseball et les joueurs. Le journaliste d’investigation Paul Ragguth explique dans un article du Chicago Tribune de la même année que Boone aurait eu des informations gênantes sur Polding, notamment sur sa fille toxicomane notoire, que Boone aurait fréquenté. Pour un candidat aux élections sénatoriales, cela aurait fait mauvais genre. Néanmoins, cela reste plus une rumeur qu’un fait avéré.

Polding, sous la bannière des Républicains, est finalement élu au Congrès en 1995 alors que la MLB est en pleine crise. Polding, qui voit toujours plus loin et notamment la présidentielle américaine pour une place de vice-président, se dit que la crise de la MLB est peut-être une aubaine, afin de capitaliser sur la colère de nombreux fans de baseball et se démarquer ainsi au sein du camp Républicain. Il commence donc à travailler sur le sujet et mène des auditions. Au Congrès, voir un parvenu du Montana s’attaquer au National Pastime fait tiquer mais il est vu comme un élu de seconde zone, ne provoquant pas d’inquiétudes particulières. Malheureusement, c’est mal connaître le bonhomme du genre persévérant voir hargneux. Accédant à une partie des comptes de la MLB et de plusieurs franchises, Polding trouve la comptabilité curieuse. Mais quand il pose des questions, la MLB invoque le secret du droit des affaires et sa position de monopole protégé par la loi fédérale pour balayer le sujet. Le sénateur américain ne se démonte pas et engage des détectives privés de la prestigieuse agence Pinkerton, la plus célèbre du pays, créée en 1850 à Chicago.

Véritables limiers avec leurs entrées partout, les Pinkertons, comme on appelle les détectives de l’agence, écument les comptabilités de la MLB, des équipes, de leurs partenaires financiers, obtenant, par des moyens détournés, de nombreux documents confidentiels. Ils n’hésitent pas à planquer devant des employés des Front Office en charge des questions financières des Yankees, Braves, Red Sox, Dodgers, Cubs et autres Reds. Ils les suivent, les mettent sur écoute, fouillent leurs poubelles, engagent des call-girls pour recueillir des confidences sur l’oreiller. Même Bud Selig sera suivi et sa villa de vacances sonorisée illégalement.

Une activité débordante qui finit par éveiller les soupçons des propres détectives de la MLB, souvent d’anciens policiers ou membres du FBI à la retraite. Un véritable jeu de dupes se met en place entre chaque partie pour donner le change, faisant dire, quelques années plus tard à un officiel haut placé de la MLB, ancien joueur et manager couronné de succès dans la Grosse Pomme, que « même John Le Carré n’aurait imaginé meilleure histoire pour ses romans d’espionnage. On se serait cru en pleine Guerre Froide entre la CIA et la KGB« .

Néanmoins, malgré des procédés discutables, les Pinkertons font mouche. Le 28 mars 1996, ils rejoignent Polding dans un parking peu fréquenté, à quelques blocs du Congrès américain et lui remettent un attaché-case contenant des documents qui vont faire vaciller la MLB, la projetant au bord du gouffre. A l’intérieur de la mallette, les preuves de comptes trafiqués par la MLB et une dizaine d’équipes des Ligues Majeures dont Les Red Sox, les Royals, les Marlins, les Reds, les Dodgers et les Expos de Montréal, devenus depuis les Washington Nationals. Probablement que d’autres, voir toutes les équipes, ont eu recours à cela mais les Pinkertons n’ont pu remonter sur toutes les équipes à ce moment-là. Mais les preuves sont accablantes. En passant par divers agences comptables et des transactions auprès de banques situées au Panama et aux îles Caïman, la MLB et ces équipes ont mis en place un système pour masquer les pertes afin d’échapper à la faillite. Après le scandale de la grève, la MLB ne pouvait se permettre d’apparaître proche de la banqueroute au risque de disparaître. Or, Polding faillit pourtant y arriver. Mais une mauvaise stratégie du sénateur allait sauver la MLB et réduire à néant les efforts de Polding.

Le 29 mars, Polding et son équipe contactent le président du Sénat et celui de la chambre des députés. Il réclame l’audition de Bud Selig, de plusieurs autres dirigeants de la MLB et des équipes incriminées. Première erreur stratégique de Polding : avoir demandé l’audition de George Steinbrenner, le terrible proprio des Yankees, alors qu’il n’a aucune preuve contre eux et que le président du Sénat, Strom Thurmond, est l’un de ses meilleurs amis. Steinbrenner est un fidèle Républicain, bien introduit dans les cercles politiques des deux grands partis américains. Il fut aussi condamné dans les années 70 pour le financement illégal de la campagne de Nixon. Steinbrenner n’a pas besoin d’un nouveau scandale et ses Yankees renaissants non plus. Thurmond le sait bien et prévient Steinbrenner de la croisade de Polding. Steinbrenner, à son tour, annonce la mauvaise nouvelle à Selig. La MLB est en état d’urgence. Il faut sauver le navire, déjà proche de couler par lui-même. Une confcall est organisée dans la soirée entre Selig et les proprios MLB.

Plusieurs stratégies sont discutées. Connu comme un procédurier, la MLB espère que Polding n’utilisera pas la presse avant d’avoir obtenu ses auditions publiques. Ce qui pourrait laisser le temps à la MLB de maquiller les preuves ou d’utiliser les juridictions pour faire traîner en longueur la procédure.  Mais que faire pour l’image de la MLB si ces accusations sortaient dans les médias ? Les discussions sont vives. L’un des propriétaires, d’une franchise du nord-est américain, sans qu’on n’en sache plus, aurait proposé un cambriolage qui tourne mal pour stopper net le scandale, forçant Selig à demander une pause afin que les esprits se calment et restent raisonnables. Plus simplement, un propriétaire d’une franchise d’un grand état du sud, future personnalité très clivante de la Maison Blanche, proposera lui de salir la réputation du sénateur en enquêtant sur lui et son entourage, ou en lui envoyant des prostituées pour le faire chanter ensuite.

Bud Selig et George W. Bush, alors co-propriétaire des Texas Rangers – crédit : National Baseball Hall of Fame

Aucune décision n’est prise finalement et la MLB décide de voir comment la situation évolue. Du côté de Polding, son équipe met la pression sur l’exécutif du Congrès pour annoncer des auditions publiques mais les présidents des deux chambres freinent leurs ardeurs pour permettre à leurs amis de la MLB de s’organiser. Le 30 mars, à deux jours de l’Opening Day MLB, Polding s’impatiente. Pour lui, le Congrès perd du temps. Polding veut frapper un grand coup médiatique avec une annonce le 31 mars ou le 1er avril, jour du début du championnat. Il commence alors à contacter quelques journalistes et demande à parler au président des États-Unis, Bill Clinton. Nouvelle erreur stratégique. Et même, une double erreur. L’un des journalistes contactés est un certain Joel Haustmann, reporter au Washington Post mais aussi beau-frère de l’insider MLB Ron Hammersmith, alors l’un des plus influents du milieu sportif et ami personnel de Selig. La MLB, dans la minute, a vent des projets de Polding. Nouvelle réunion de crise. Avant cela, Selig, qui a ses entrées à la Maison Blanche, appelle Bill Clinton, dont il est un des soutiens dans le monde du sport.

Clinton, qui travaille à sa réélection ne souhaite pas être entaché par ce scandale. De plus, sa réélection semble assurer grâce à une économie qui se porte bien et l’image d’un National Pastime au bord de l’implosion avec une MLB en pleine banqueroute ferait tâche. Il décide donc qu’il ne répondra pas à Polding et demande à Selig de gérer ça immédiatement. Pour l’anecdote, la secrétaire qui répondra à Polding pour dire que le président est occupé, est une stagiaire, une certaine Monica Lewinsky. D’un scandale à l’autre…

Grâce aux erreurs stratégiques de Polding, la MLB a désormais un coup d’avance à chaque fois. Et Selig en profite. En off, il fait la tournée des médias pour discréditer Polding et promettre des exclusivités lors de la saison à ceux qui se montreront bienveillants. Il tente le tout pour le tout en éteignant l’incendie dès les premières flammes auprès des médias, surtout après l’échec d’une tentative hasardeuse de récupérer les dossiers compromettants au domicile de Polding par d’anciens malfrats recrutés par les « flics de choc » de la MLB.

Mais son coup de génie a lieu le 31 mars quand, par l’intermédiaire d’un journaliste du New York Post, Joe Berg, Selig fait publier un article en forme de poisson d’avril dans le canard new-yorkais le jour suivant. L’article, titré « SeligGate, la MLB coule comme sa compta« , s’amuse à décrire une MLB en faillite, couvrant ses pertes à travers d’obscurs montages financiers, payant des spectateurs pour avoir du monde dans le stade, mettant des sosies de grands joueurs afin d’éliminer les gros contrats avec des intermittents, rediffusant des matchs des saisons passées avec des commentaires actuels pour faire baisser les coûts. Autant de révélations risibles qui cachent des vérités gênantes.

Quand Polding se lève au petit matin et lit la presse, c’est le choc. Déjà affaibli par cette croisade prenante et un mariage qui bat de l’aile, il comprend qu’il est le pot de terre contre le pot de fer. Un ancien membre de son équipe témoignera qu’il entre dans une rage folle, détruisant le mobilier de son salon, blessant involontairement une jeune stagiaire, qui perdra son œil gauche en recevant un bout de bois de cerf quand Polding détruit, dans une colère monumentale, l’un de ses trophées de chasse, une tête empaillée de l’animal. Après s’être calmé, il appelle Strom Thurmond pour se plaindre. Ce dernier dit être gêné car il a appris que Pinkerton avait utilisé des méthodes immorales, voir parfois illégales, pour leurs investigations. Devant la menace de poursuites judiciaires, Polding reste pantois au bout du téléphone. Il n’a pas une meilleure réponse du côté de la presse. Il appelle le Chicago Tribune, le Washington Post, le New York Times, USA Today et CNN.

Albert G. « Soul » Polding, arrière-grand père et riche propriétaire d’un ranch dans le Montana, entra, en quelques sortes, au Baseball Hall of Fame. En effet, c’est de ses vaches que vint le cuir des premiers gants de baseball en cuir présent au célèbre musée de Cooperstown

A chaque fois, on lui répond que le poisson d’avril du New York Post ne sera drôle qu’une fois et qu’ils ne sont pas intéressés. Polding est interloqué par ce qui se passe. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Selig a fait appeler toutes les rédactions du pays afin de prévenir que les coups de fils passés par Polding, les jours précédents, étaient un canular montés de toutes pièces avec la MLB. Le but, faire rire tout en sensibilisant sur les difficultés de la MLB, histoire d’apitoyer les fans et faire comprendre l’importance de la MLB pour le pays. Selig, en génie machiavélique, a réussi son coup. Le poisson d’avril a sauvé la MLB du scandale, un scandale qui aurait forcé les Ligues Majeures à cesser leurs activités.

La suite, vous la connaissez. Steroïd Era, sauvetage du baseball à coups de homeruns dopés, rapport Mitchell, nouveau scandale. Peu importe, les fans et l’argent étaient revenus. La MLB était forte, solide, sauvée. Aujourd’hui encore, le Selig Gate, comme le canular Sidd Frinch ou comme celui des Astros honnêtes, fait partie de ses légendes ubuesques qui ont construit la richesse narrative du baseball. Les documents, qui auraient pu compromettre la MLB, ont définitivement disparus quand Polding s’est évanoui dans la nature le 2 avril 1996. Ont-ils réellement existé ? Polding avait-il en main les preuves qui auraient détruit la MLB ? Nul ne le sait. Polding s’est envolé. Certains pensent que cette histoire a accéléré une dépression déjà présente depuis longtemps et qu’il s’est suicidé en se jetant dans le Potomac. D’autres pensent qu’il s’est retiré dans les montagnes du Montana où il est possible de vivre sans jamais ne croiser personne. Les plus extrémistes, comme le créateur du blog Baseball Murderers, When National Pastime is a killer, croient dur comme fer que la MLB ou une des franchises sur la sellette l’ont fait assassiné. Ils se basent sur le témoignage d’un condamné à mort, Gio Lès Jackson, qui aurait déclaré, juste avant son injection létale, avoir tué celui qui pouvait détruire le baseball, ajoutant « Bud sait« . Des déclarations jamais vérifiées à cause des troubles psychiatriques dont souffrait le prisonnier.

Aujourd’hui encore, le doute plane sur cette affaire. Pire scandale de l’histoire du baseball ou énorme canular de la MLB pour sauver son image ? La question reste entière.

#PoissondAvril

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