Interview avec le Pandemic Baseball Book Club – Chapitre 2 : Le baseball comme sujet d’écriture

« Comment parler de baseball quand il n’y a pas de baseball? » C’est la question à laquelle ont du faire face de nombreux journalistes et auteurs américains au printemps dernier à l’annonce du report de la saison. Leur réponse : la création du Pandemic Baseball Book Club, un collectif que vous avez pu découvrir dans la première partie de l’interview que plusieurs membres nous ont accordée (ici). Dans cette deuxième partie, il est question d’Histoire et d’histoires du baseball. Bonne lecture!

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The Strike Out : En France, l’écriture de livres de sports n’est pas forcément très considérée, beaucoup se refusent à utiliser le terme « littérature » malheureusement. Est-ce la même chose aux États-Unis? Ou est-ce que la longue tradition de l’écriture sportive américaine permet d’éviter cet écueil de la part de « l’élite » littéraire?

Jason Turbow : Pour de nombreux auteurs américains, écrire sur le sport ne représente qu’une facette de leurs talents. Un de mes auteurs préférés, David Foster Wallace, écrivait régulièrement sur le tennis. David Halberstam a fait un boulot incroyable dans plusieurs genres d’écriture. Une de nos membres, Emily Nemens, est rédactrice pour Paris Review [note : magazine littéraire et artistique américain]. Je n’ai jamais vu un auteur de sports être moqué, mais il vrai que certaines élites littéraires qui n’y connaissent pas grand chose au sport ont du mal à apprécier ce genre littéraire. Personnellement, je suis heureux de ce que je fais.

Eric Nusbaum : L’écriture de sport, c’est de l’écriture! Je pense que les gens à qui ça pose problème, ou qui pensent que le sport n’est pas une part importante de notre société et de l’humanité, se retrouvent face à leurs propres contradictions.

Brad Balukjian : Je pense que le monde de l’édition aux États-Unis a un à priori intellectuel face au sport car, majoritairement, il ne comprend pas le sport ! C’est par exemple beaucoup plus facile de faire publier un livre « scientifique » que « sportif ». J’espère que le succès de livres comme Stealing Home [de Eric Nusbaum] et The Wax Pack [son livre] prouve aux plus réticents de l’édition qu’ils pourraient davantage croire en de tels projets.

Anika Orrock : Je ne suis pas une habituée du genre « écrit de sport » mais certains de mes auteurs favoris étaient ou sont des auteurs de livres de sport. Je défends l’idée qu’un bon auteur de livres de sport peut tout à fait s’inscrire dans l’élite littéraire. L’important c’est la capacité de tisser une narration complexe, intrigante, émotionnelle sur un personnage non-fictionnel quel que soit le sujet. Si certains considèrent le sujet inintéressant cela ne veut pas dire que c’est un mauvais livre. Un bon livre est un bon livre. Je ne vais pas tourner le dos à du Tolstoï parce que je pense que les riches russes sont ennuyeux.

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TSO : Yogi Berra, Jim Bouton, Willie Mays, Billy Martin [photo], les Dodgers de ’81, la Ligue féminine des années ’40… Est-ce plus intéressant d’écrire sur la longue histoire du baseball, sur son passé? Ou c’est simplement parce que le baseball d’aujourd’hui manque de personnalités?

Jason : J’adore le jeu moderne, le baseball d’aujourd’hui… mais l’histoire du baseball est en grande partie responsable du « Pourquoi j’aime ce sport? ». Je suis un historien de cœur, à défaut de l’être vraiment. L’Histoire et les histoires du baseball sont toujours les plus marquantes et c’est impossible de les ignorer, et je pense que c’est pour cela que les livres de baseball se vendent mieux que les autres livres de sports dont les pratiques sont pourtant aujourd’hui plus populaires.

Eric : Pour moi, l’histoire du baseball c’est aussi l’histoire américaine et même l’histoire mondiale.

Brad : Je pense que le jeu est devenu très aseptisé aujourd’hui, moins brillant, en grande partie à cause de l’influence de tout cet argent obscène mais aussi d’internet et des smartphones. Je trouve personnellement plus intéressant d’écrire sur le baseball pré-internet.

Anika : Je suis d’accord avec Brad. J’adore assister à des matchs ou les écouter, mais l’argent a quand même changé mes sentiments à l’égard du sport. En particulier cette année et comment les négociations pour la saison ont été menées. Mais j’aime l’Histoire et les histoires. L’histoire du baseball est en elle-même sources de tant de petites histoires. Je suis aussi persuadée que partager les histoires d’hier font le succès des histoires d’aujourd’hui. Le baseball est LE sport de l’Amérique, même si le baseball professionnel féminin est quasi inexistant. Partager et raconter les histoires de ces femmes qui ont un jour joué dans une ligue professionnelle permet de faire comprendre que ce qui s’est déjà produit dans le passé peut servir d’exemple et de route à suivre pour demain.

TSO : Vous considérez-vous comme des historiens quand vous devez vous plonger dans des archives, des vieux documents pour écrire vos livres? On l’a dit, vous écrivez bien souvent plus que sur du baseball mais sur l’histoire de votre pays… Je pense, par exemple, à la carrière de Mays liée inextricablement à la ségrégation et l’intégration des joueurs noirs dans la Ligue…

Jason : La meilleure façon d’écrire sur le sport, c’est de ne pas parler uniquement de sport. L’histoire de Mays évoque les relations raciales. Le livre d’Eric, Stealing Home, parle de la façon dont les sportifs peuvent se saisir de la lutte pour les droits civiques. Le livre d’Anika est à propos de la question du genre, du sport féminin/masculin. The Wax Pax est une odyssée personnelle qui croise d’autres personnalités, c’est bien plus qu’un livre de baseball. C’est pour tout cela que le baseball est un sujet aussi fertile. Il offre une plateforme pour aborder tellement de sujets sociétaux, sociologiques, historiques…

Anika : Tout à fait d’accord. Les sports font partie intégrante de notre culture. Parfois, ils sont au cœur des changements et mouvements sociaux. « Title IX » [nom de l’amendement voté en 1972 aux États-Unis qui interdit toute discrimination sur la base du sexe dans les programmes d’éducation soutenus par l’État, et donc des programmes sportifs dans les établissements scolaires] a lancé le mouvement moderne pour le droit des femmes. Plus récemment, Colin Kaepernick est devenu la figure emblématique du plus important mouvement social américain actuel. Il a entraîné la plus importante prise de conscience de notre génération après s’être agenouillé pendant l’hymne national, sans recevoir le soutien de la NFL. J’imagine que quiconque veut écrire un livre sur le baseball doit avoir une part d’historien en lui.

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TSO : Est-ce que c’est difficile de rester objectif et d’écrire sur tous les aspects d’un joueur même si cela peut être décevant pour les lecteurs? Parfois, les joueurs que l’on adule sur un terrain ne sont pas forcément les hommes les plus sympas en dehors…

Jason : J’ai grandi en étant fan des Giants et donc en haïssant les Dodgers, et en plus, ces mêmes Dodgers sur qui j’ai écrit dans They bled blue [photo]. Et pourtant, j’ai choisi le sujet de ce livre car je suis un journaliste qui a trouvé une belle histoire à raconter. Être fan d’une équipe ne doit pas entrer en jeu à ce moment là. Autre exemple : j’ai suivi la carrière de Barry Bonds, et je ne relatais pas dans mes articles ses travers ou comportements grossiers à moins qu’ils n’aient un impact sur sa carrière. En tant que journaliste de presse, je couvrais les exploits de l’homme sur le terrain, pas ce qu’il faisait en dehors. C’est un peu différent lorsque l’on écrit un livre. Si mon but est de me plonger au cœur d’une équipe, de découvrir pourquoi elle a réussi, les personnalités sont une pièce capitale. Si quelqu’un était un vrai con qui avait une influence négative dans le clubhouse, il faut que je l’écrive. S’il agit comme un con seulement à mon égard, là, ça ne doit pas se refléter dans mon travail.

Eric : Le travail c’est le travail. Je pense que notre part de subjectivité, nos expériences de vie, la somme de tout ce que l’on a vu, font les auteurs que nous sommes. Bien sûr, il y a parfois une part de subjectivité qui nous dépasse. Mais on doit aussi écrire en respectant qui nous sommes, et par rapport à ce que l’on voit, ce que l’on lit, de ce que l’on est témoin.

Brad : Je me considère comme journaliste, et The Wax Pax est une production de journaliste, même s’il y a une part d’autobiographie. Je prends très à cœur mes responsabilités de journaliste, et c’est pour cela que je me dois de faire une tonne de recherches à propos des sujets, des personnes sur quoi/qui j’écris. Mon but était de tenter de capturer la personnalité de chaque ancien joueur que j’ai rencontré sur un temps très limité, et pour cela, j’ai fait de mon mieux pour mettre mes à priori de côté. J’essaye d’être honnête, le plus complet possible et le plus équilibré possible dans mes écrits.

Anika : Je suppose aussi que cela dépend de l’œuvre que l’on veut écrire et de la force de persuasion de l’agent du joueur ! Parfois, les faits et rien que les faits sont suffisants. Mais en tant que lectrice et auteur, je préfère l’écriture la plus honnête possible. Je suis très attentive à trouver l’équilibre entre vérité et intégrité, quitte à ce que parfois des choses dérangeantes ou que j’aime moins doivent prendre le dessus. Il y a un élément humain qui peut parfois exposer des failles, des choses que l’on doit prendre en compte.

TSO : Le PBBC va-t-il survivre à la pandémie et s’inscrire dans la durée?

Jason : On espère que ce club s’inscrive dans le temps! Nous avons formé un bon groupe d’auteurs et il devrait encore s’élargir. On a de beaux projets à venir, restez connectés!

Anika : Le but est clairement de durer au-delà de la pandémie, au moins pour avoir une excuse valable pour aller boire une bière avec ces gars-là de temps en temps.

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TSO : Que pensez-vous de cette saison 2020 et votre sentiment sur l’annulation des Minor Leagues?

Jason : J’étais fermement contre disputer la saison. Je pense que les risques liés au Covid n’en valaient pas la peine, surtout vu comment était gérée la situation dans notre pays stupide, et avec l’hypothèse où la saison pourrait être arrêtée à tout moment. Même si cette saison va à son terme avec des playoffs et un champion couronné, il sera très compliqué de lui trouver une place dans l’histoire de la MLB ; et comme on l’a vu, le baseball plus que tout autre sport contextualise TOUT ! Je pense que la MLB aurait du mieux soutenir les Ligues Mineures, et non l’inverse. Si je suis d’accord, comme je le disais, avec l’idée d’annuler des matchs, il aurait été bien que les riches membres de la MLB soutiennent ceux qui galèrent en Mineures. Pour une Ligue qui veut étendre son influence, tourner le dos au baseball des petites villes, parait assez sournois.

Eric : Pas mieux!

Anika : Je suis très déçue que la MLB ait lancé une saison. Les risques et les nouvelles règles dépassent pour moi la joie ou même les bénéfices de retrouver du baseball. Quand autant de fans de baseball, pourtant privés de leur sport, s’opposent aussi vocalement à cette décision, cela veut bien dire quelque chose. Cela veut surtout dire que la MLB a choisi de ne pas les écouter. Que ce soit clair, je suis 100% contre le DH universel pour cette saison mais aussi pour toutes les saisons ! C’est tout simplement éliminer l’une des petites choses qui rend le baseball unique et si excitant. Ne me lancez pas sur la règle du but sur balles intentionnels sans que le lanceur n’ait à faire ses lancers!

Un grand merci aux auteurs du Pandemic Baseball Book Club pour leurs réponses, leur disponibilité et leur enthousiasme ! Suivez-les sur leur site et les réseaux sociaux, c’est une mine d’infos pour notre culture baseball à tous.


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